Brève histoire du Guatemala

             Premier pas au Guatemala. Première sensation de malaise. L’ambiance est pesante. Les visages austères. Les sourires rares. Même le ciel semble avoir renoncé et diffuse un gris sans âme. Un gris de fin du monde.
Un pays tout en blessures et en traumatismes, qui ne se laisse pas aborder au premier regard. Un pays qui donne envie de creuser son histoire de larmes et de sang. Pour mieux comprendre cette douleur figée sur les visages de ces dignes descendants des Mayas.

Les Mayas, peuple fier, civilisé, anéantis par un conquistador sanguinaire, Pedro de Alvaro, envoyé par Cortès en 1524. Pendant près de deux cent ans, le Guatemala vivra sous l’emprise étrangère et ce n’est qu’en 1821 que le pays obtiendra son indépendance.

Après la malédiction de la Conquista espagnole viendra une autre tutelle, celle des États-Unis entre 1898 et 1944. Les deux dictateurs, Manuel Cabrera (1898-1920) et Jorge Ubico (1926-1944) laissent la United Fruit Company (UFC) s’approprier le Guatemala en constituant un véritable empire bananier. Pendant ces années de dictature, le pays se voit contrôler par les grandes compagnies américaines. Les ladinos (1) vont s’enrichir et devenir les principaux propriétaires terriens avec l’appui de l’armée. Période de fortes tensions politiques et sociales, source de grèves et de manifestations ce qui entraînera la démission de Jorge Ubico, en 1944.

En 1945, le nouveau président, Juan José Arévalo prône une politique de développement pour sortir le pays de la tutelle américaine. Il lance plusieurs programmes de santé, d’alphabétisation et fait adopter le Décret 900, ou la loi de la réforme agraire, qui oblige les riches propriétaires fonciers à payer des impôts. Celle-ci, qui force la UFC à céder une partie importante de ses terres en friche (ou inutilisées) aux paysans, a un effet foudroyant aux Etats-Unis.

La United Fruit Company (2) ainsi que les grands propriétaires terriens (3) s’opposent à cette politique. Le pays est secoué par les divisions entre les ladinos et les Mayas. Soutenu par la CIA, effrayée par une probable main-mise communiste, Carlos Castillo Armas organise un coup d’État. Il instaure un régime autoritaire, interdisant les organisations de gauche, et revenant sur les réformes sociales de ses prédécesseurs. En 1954 prend fin l’expérience démocratique. Nous sommes au prélude d’une des périodes les plus sombres du pays.

À compter des années soixante, les gouvernements autoritaires vont se succéder au rythme des coups d’État ou d’élections fantoches. Les dirigeants sont proches de l’oligarchie et des militaires et ils n’hésitent pas à user de la violence pour faire valoir leurs intérêts. En contre-point de cette violence institutionnelle vont se développer des mouvements de guérilla, MR-13, l’ORPA, l’EGP, FAR, PGT (4) dans les années soixante. La guerre civile vient officiellement de débuter.
La répression se fait féroce. Les militaires au pouvoir interdisent les partis politiques ainsi que les organisations syndicales, et tout particulièrement sont visés les dirigeants des groupes de gauches soupçonnés de communisme.

Pendant les années soixante-dix, la violence se poursuit. Les réformes proposées sont défavorables aux populations paysannes. La pauvreté et la frustration augmentent et des initiatives se font jour comme la création du CUP (Comité d’Unité Paysanne), en janvier 1981. L’objectif principal étant la récupération des terres confisquées lors de la colonisation. Vicente Menchú, le père du prix nobel Rigoberta Menchú, (5) est alors l’un des premiers de sa région à réclamer plus de justice pour les Indiens. À la suite de l’occupation de l’ambassade d’Espagne à Ciudad Guatemala, lui et une vingtaine de ses compagnons trouveront la mort dans l’incendie provoqué par les forces de l’ordre. La mère de Rigoberta est tuée quelques semaines plus tard par le gouvernement.

En 1982, arrivée au pouvoir d ‘Efrain Rios Montt. Le pays connaîtra alors une de ses périodes les plus sanglantes et peut-être une des plus traumatisantes. Cet homme sans foi ni loi va développer une politique de la terre brûlée. Il s’agit d’attaquer les populations autochtones afin de détruire les bases possibles de ravitaillement et de soutien de la guérilla. Les Mayas seront les principales victimes de ce carnage. Les disparitions se multiplient, les massacres aussi. Des divisions militaires et paramilitaires sèment la terreur. On parle alors beaucoup des escadrons de la mort qui enlèvent, torturent et tuent des centaines d’individus accusés de soutenir la guérilla, mais aussi des Patrouilles d’Auto-défense Civile (PAC). Ces PAC sont recrutées, souvent de force, dans les villages. Le point culminant de ces opérations est le terrible massacre planifié au Plan Sanchez en décembre 1982 où 256 Mayas, hommes, femmes et enfants ont été assassinés. Le massacre de Rio Negro est aussi emblématique de ces années sanglantes (6). À cette époque, l’impunité était totale pour les bourreaux. Dans la plupart des villages mayas violentés, les survivants ont dû cohabiter sans mot dire avec les ex-membres des PAC. Une horreur supplémentaire qui ne dit pas son nom…

Suite à la pression internationale et dans le but d’attirer l’aide économique, les militaires acceptent de céder le pouvoir aux civils, en 1985. D’après l’historien David Hickey (7), c’est le jésuite, Ricardo Falla, en 1992, qui le premier documentera une accusation de « génocide » contre les dirigeants de l’État guatémaltèque. Elle sera reprise par les organisations non-gouvernementales telles qu’Amnesty International, Human Rights Watch et par l’Église catholique. Cette accusation mènera au déclenchement des enquêtes de l’Église et des Nations Unies. Ces enquêtes révéleront que derrière le conflit civil, il y avait une forte vague de massacres d’origine raciste et, selon le rapport de l’ONU, un « génocide » perpétré contre le peuple Maya.

Les années quatre-vingts dix seront des années de négociations qui permettront aux réfugiés, de rentrer au pays. Le 20 janvier 1993, un accord est signé permettant un premier retour massif de réfugiés. De plus, pour la première fois, un dialogue s’établit entre le gouvernement et la guérilla. Le 29 décembre 1996 seront signé les Accords de Paix.

En 1999, la Commission publie son rapport montrant que pendant ces trente-six années de guerre, 626 villages furent détruits, plus de 200 000 personnes furent tuées ou ont disparu, 1,5 million de personnes furent déplacées en raison de la violence et plus de 150 000 individus ont été forcés de trouver refuge au Mexique. La grande majorité de ces victimes était des Mayas.

En 2001, les représentants de onze communautés indigènes portent plainte pour génocide contre l’ex-général Rios Montt. Mais bénéficiant de l’immunité comme membre du Congrès, rien ne put se faire contre lui. En 2003, il eut même l’indécence de se présenter aux élections présidentielles, sans succès. Mais le 14 janvier 2012, la mascarade prit fin avec la fin de son immunité. Il fut alors arrêté et traduit devant les tribunaux. Il fut formellement accusé du crime de génocide. Le procès dura vingt-deux jours, ponctué d’une centaine de témoignages et d’une suspension des procédures. L’actuel président de Guatemala Otto Pérez Molina, qui servait comme général dans la région très éprouvée de Nebaj durant la guerre civile maintenait pour sa part « qu’il n’y a pas eu de génocide au Guatemala. Et personnellement, je n’ai jamais reçu l’ordre d’aller massacrer une population ». Finalement, le 11 mai 2013, le tribunal a résisté aux pressions et condamné Rios Montt à cinquante ans de prison pour génocide et une autre condamnation à trente ans pour crimes de guerre. Les Mayas et les observateurs internationaux ont crié victoire, mais quelques jours plus tard, le 20 mai, la cour constitutionnelle de Guatemala, très proche de l’élite économique et politique, a invoqué un vice de procédure pour annuler la décision (8). Un véritable crachat pour les milliers de victimes.

             Et les Mayas pleurent leurs morts sans un mot. Juste le silence de l’infinie douleur sur leurs épaules, leurs visages fermés à tout jamais.

Livingston, Guatemala, 3 avril 2015

  1. Ce terme dérive du mot latino utilisé en Espagne au XVème siècle. Le terme ladino durant l’époque coloniale faisait référence aux enfants des Espagnols avec des indigènes. Les premiers métis, dans une grande majorité de cas, furent le fruit de viol des femmes mayas par les soldats espagnols.
  2. En 1954, cette société contrôle l’exportation des bananes, c’est le deuxième produit d’exportation du pays. Il contrôle également les chemins de fer.
  3. Les grands propriétaires représentent 2 % de la population et possèdent 70 % des terres. Un chiffre édifiant qui caractérise bien les tensions sociales du pays
  4. Ces diverses forces de guérilla se réuniront ultérieurement sous l’URNG (Union Revolucionaria Nacional Guatemalteca).
  5. En 1992, elle reçoit le prestigieux prix « en reconnaissance de son travail pour la justice sociale et la réconciliation ethno-culturelle basées sur le respect pour les droits des peuples autochtones 
  6. James Rodríguez, « Les vestiges du massacre le plus sanguinaire de l’histoire du Guatemala », 19 juin 2014
  7. David Hickey, « Les Mayas, victimes de l’histoire dans la guerre civile du Guatemala, 1954-1996 »
  8. Le Monde.fr. « Le procès de l’ex-dictateur Rios Montt est bien annulé » . 12 janvier 2014.
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Une réflexion sur “Brève histoire du Guatemala

  1. Merci véro pour ces explications de l’Histoire d’A. L, ç’est passionnant et révoltant !
    et Merci aussi pour votre courrier du Méxique. J’ai adoré le texte de Patxi !
    Besos a los dos
    Ana Marta

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