Les Garifunas. Culture et peuple en résistance. Le Guatemala, partie I.

             Souvent, à tort, on pense que le Guatemala est peuplé seulement de descendants des Mayas mais lorsqu’on s’approche de la côte caraïbe, on découvre la réalité d’un peuple pluriel dont les Garifunas sont une composante singulière.
Nous avons un contact, Juan Carlos Sanchez. Juste un nom. Pas de numéro de téléphone, il suffira de demander après lui et on nous dira où il est. Apparemment, il est connu comme le loup blanc. Près du port, dans le patio d’un hôtel, une petit affiche « Jours de découverte de la culture et de la gastronomie garifuna ». Intrigués, nous nous approchons. Un grand gaillard nous accueille, un sourire avenant, un regard pétillant, une poignée de main franche et cordiale. Il nous invite à goûter à la cuisine d’ici. Il nous parle de la culture garifuna. Sa vie, sa passion. Son nom, Juan Carlos Sanchez. Voilà notre homme, pas eu besoin de le chercher bien loin !
Le lendemain, on se retrouve pour un petit moment d’échange informel. Il nous raconte sa terre, l’histoire de sa culture séculaire et nous murmure quelques mots en langue garifuna. Il est intarissable et sa voix mélodieuse nous rappelle qu’il est aussi un musicien passionné. Un passeur de traditions par les chants, les tambours, la danse, la gastronomie, les cérémonies. Il ne reste plus qu’à l’écouter remonter l’histoire de son peuple et se retrouver à bord de l’embarcation originelle. Le voyage commence.

             Juan-Carlos nous raconte, avec emphase, l’odyssée de son peuple appelé aussi les caribéens noirs : « L’histoire commence en 1635 lorsque deux galions sortent d’Afrique occidentale, d’un port du Togo. Ces deux navires avaient à bords des esclaves qui venaient de différents villages. Ils passèrent l’Amérique du Sud et arrivèrent aux Petites Antilles, Haïti, République Dominicaine. À cause du mauvais temps, ils firent naufrage sur l’île de San Vincente, près des côtes du Venezuela. Suite à ce naufrage, ils se sont enfuis et sont redevenus libres. Par la suite, ils créèrent une grande communauté. Cette île avait été peuplée dès 1500 par les indigènes arawaks. Alors les noirs d’Afrique se battirent contre ces indigènes qui perdirent la bataille, les arawaks hommes furent faits prisonniers et les femmes et les enfants furent laissés libres. C’est ainsi que la fusion se fit entre les deux peuples et ainsi naquit la culture et la langue garifuna » (2).
Entre 1763 et 1783, Britanniques et Français se disputèrent le contrôle de Saint-Vincent. Les Britanniques tentèrent à plusieurs reprises d’occuper l’île, mais les Caribéens noirs se révélèrent de forts bons guerriers et réussirent à les repousser. Ils infligèrent même une cuisante défaite aux Anglais qui durent leur reconnaître le droit d’exister comme « nation indépendante ».
Le 12 avril 1797, au cœur de luttes de territoires qui se poursuivent, les Garifunas furent déportés sur l’île de Roatan, au large du Honduras. Aussitôt débarqués, plus de trois mille d’entre eux se sont alors dispersés le long des côtes centre-américaines de la mer des Caraïbes du Nicaragua au Belize en passant par le Guatemala.
En 1802, les Garifunas débarquent à Livingston qui s’est d’abord appelé La Buga, déformation de la boca (embouchure du Rio Dulce). Ils attribuent la fondation de leur ville à Marcos Sanchez Diaz, «un negro francés » issu de Saint-Domingue, arrivé à la tête d’un groupe de Caribéens noirs, pour s’installer à cet emplacement (2).
Juan Carlos, est le descendant de cet illustre homme. Il est issu de la septième génération. Un héritage parfois lourd à porter mais qu’il essaie de transmettre avec enthousiasme et en musique, parce que finalement la grande passion de sa vie, c’est avant tout la musique matinée des sons et des rythmes de son peuple.

             Juan Carlos reprend un point primordial, quasiment un sujet de fierté : « Il y a toujours eu une confusion sur le fait que les Garifunas furent esclaves, ils n’ont jamais été esclaves. À cette époque, il y avait besoin de main-d’œuvre forte pour faire les routes, travailler dans les bananes et les Garifunas étaient très recherchés, car ils étaient de constitution très forte. Nous n’avons jamais été esclaves, nous sommes de ceux qui ont fui pour être libres ».
Pour les Garifunas, l’épicentre de leur culture c’est la spiritualité, un autre rapport à la religion : « Être Garifuna, c’est parler la langue, se vêtir, manger Garifuna, danser. Dans les cérémonies, nous utilisons les chants, les tambours, c’est le cœur de notre culture. Notre foi a comme objectif l’unité, être un avec l’autre, ne pas être un tout seul. C’est une dérivation du vaudou en Afrique, c’est pour guérir, pour se protéger contre les envahisseurs, contre tous ceux qui te veulent du mal et comme nous parlons aux esprits, cela fait peur à l’église ».
Lorsque Juan Carlos évoque la « foi » garifuna, sa voix change, elle devient plus grave, elle prend une intonation caverneuse. Ses mains voltigent dans l’air. Son regard est au-delà de nous. Il ressemble à un prêcheur. Il parle du concept central de sa culture « le dugu », un mot qui roule dans sa bouche comme un caillou bien chaud dans une rivière fraîche. Il emploie le mot « internacer », qu’il traduit par tenir dans ses bras l’énergie de ses ancêtres. Le dugu est une des cérémonies des plus importantes pour les Garifunas, menée par un chaman, le « buyai » . C’est le cœur de leur spiritualité. Il s’agit d’aider un malade à se soigner par l’intermédiaire de ses ancêtres et de déceler si celui-ci a été frappé ou non par le mauvais œil.

             Juan Carlos ne se lasse pas de démontrer l’insoumission de son peuple face à ceux qui se prétendent puissants comme l’Église catholique. Nous sommes en pleine semaine sainte et nous sommes étonnés de voir les Garifunas participer avec enthousiasme aux processions pascales. Avec un sourire, il nous explique comment s’arranger avec les pouvoirs en place sans se renier : « Les musulmans sont venus en Afrique pour acheter les esclaves et les esclaves les plus intelligents se sont convertis pour ne pas être achetés et c’est la même chose ici. La semaine sainte, c’est une fête de l’église catholique avec son Jésus-Christ, avec son Dieu, ses saints et nous y allons pour être en paix avec eux. Nous savons très bien que l’église et le gouvernement sont les deux bras armés pour contraindre une communauté et il faut s’allier avec eux tout en gardant sa propre culture. Ils veulent tout dominer et nous faisons semblants d’être soumis pour ne pas revenir au temps de l’inquisition ».

             Après ce passionnant échange, nous partons à l’assaut de la ville. L’œil aux aguets pour essayer de mieux comprendre cette culture singulière. Près de la plage, nous observons le manège d’une petite mamie dans son bar, très élégante, petit chapeau en feutre, petite lunette ronde, robe à volants assortis à ses chaussures rouges. Sa fille fait le service, elle prend l’argent et le donne aussitôt à sa mère qui le met dans son corset. Et lorsqu’elle fait tomber un billet, elle le ramasse tout aussi promptement. Le regard impavide, le geste ferme. C’est elle, la chef de la caisse, indubitablement. Et on se surprend à repenser aux mots de Juan Carlos nous signifiant que la culture Garifuna est issue d’une société matriarcale dans laquelle les femmes, les grand-mères ont un rôle central, particulièrement dans les cérémonies. Ce sont les femmes qui maintiennent les traditions vivantes. Et même si, aujourd’hui, tous n’est pas aussi simple, elle sont toujours aussi présentes dans les rassemblements collectifs. Et en voyant, cette petite manie, on se dit que le matriarcat, n’est peut-être pas qu’une légende perdue.

             Il suffit de se balader nez en l’air pour sentir la ville vibrer de mille petites choses. Une ambiance particulière bien difficile à définir. Première singularité, la ville est inaccessible par la terre. La route s’arrête quelques kilomètres plus haut. Seule possibilité, prendre une lancha pour descendre le Rio Dulce. Et là, on se retrouve au cœur de la mangrove, écrasés par un canyon immense où le ciel paraît minuscule. Seuls les oiseaux peuvent apercevoir le ciel. Et le silence sublime le trajet. En espérant que jamais la folie de grandeur des hommes n’arrivera à construire ce pont chimérique dont tout le monde parle…
Arrivés à l’embarcadère, nous avons comme une impression d’avoir quitté le Guatemala, comme une agréable sensation d’avoir été projeté à Kingston en Jamaïque. Partout des blacks versions rasta, de la musique reggae ou un air de bachata, des portraits de Bob Marley, les femmes tressent à même le trottoir et plus loin, les embruns de l’océan. Livingston, une nonchalance qui vous colle à la peau et qui ne vous lâchera plus.
Dès le premier coup d’œil, on ressent fortement l’influence des États-Unis. Partout, des blacks, beaux comme des Dieux déchus, bustes sculptés, peaux tatouées, vêtements près du corps et lunettes de marques, casquettes posées sur l’arrière du crâne. Un culte du corps à la limite de la caricature. Il est évident que l’immigration de centaines de Garifunas vers les États-Unis a laissé de profondes traces. D’ailleurs, pour Juan Carlos, l’immigration est une réalité qui pourrait, à terme, affaiblir durablement sa culture : « Selon une étude, il y aurait 30.0000 Garifunas dans la monde ce qui forme la nation Garifuna. Beaucoup sont aux États-Unis, car dans les années 60, une grand-mère a découvert qu’elle pouvait vivre mieux là-bas. Il y eut alors une sorte de contagion. Maintenant, à Livingston, les maisons sont devenues plus grandes, plus élégantes mais cela a affecté le rapport à la culture. Les jeunes préfèrent manger un hamburger plutôt que la machuca (4) mais nous ne perdons pas espoir de garder notre culture vivante ».
Effectivement, la vie peut-être misérable même dans ce petit coin de paradis. Le déficit de santé, d’éducation, le manque d’opportunité a crée un mouvement massif vers des terres supposées plus hospitalières : « Ce qui nous a beaucoup pénalisés, c’est la non-possibilité d’aller à l’école. Nous n’avons eu quasiment aucune aide pour nous apprendre à lire et à écrire. Il y a très peu d’avocats, de médecins, d’ingénieurs, un peu plus de maîtres d’école, de professionnels qualifiés chez les garifunas. Ici, l’éducation est très basique et apporte peu de chose. Le commerce chez les Garifunas ne s’est pas beaucoup développé parce qu’il faut savoir lire et écrire pour pouvoir administrer une petite affaire».
Une réalité qui saute aux yeux lorsqu’on flâne dans la rue principale, la majorité des commerces sont tenus par les métis. Les Garifunas eux sont sur la plage à la recherche de quelques petits boulots pour gagner quelques quetzales. Beaucoup sont pêcheurs et se proposent comme « ambassadeur » de la culture Garifuna. Le tourisme, un moyen de survie pour ne pas avoir à quitter sa terre. Au risque parfois de folklorisation comme le souligne le sociologue, Olivier Cuisset (4). Pour exemple, dans un restaurant à touristes, trois gamins, torses et pieds nus, regards absents, jouent du tambour et là, on a comme un pincement au cœur. Et lorsqu’une grosse blonde aux cheveux décolorés se plante devant les gamins en s’extasiant avec de petits gloussements ridicules, en faisant dix photos à la minute, on a comme une envie de meurtre…

             Mais oublions tout cela et laissons-nous entraîner dans la fête et dans la danse. À la plage Barrique, tout est prêt, les barnums sont tendus, les bières sont au frais, la sono crache une bachata lascive et la nuit ne demande qu’à s’enflammer .
Ici, les femmes sont toutes en rondeurs. Sans complexe, elles exhibent leurs formes. Petit short moulant, brassière minimaliste, leurs bourrelets épousent la musique. Plus rien ne compte si ce n’est la danse. L’apparence n’est plus dans le corps. C’est la danse de l’âme. On danse la beauté de celle que l’on voudrait être.
Trois hommes s’emparent de tambours. Le reggae-love laisse la place à la punta, danse traditionnelle jouée lors des cérémonies. Un cercle se forme. Une femme entre les hanches en avant. Elle ondule. Elle s’avance vers le tambour puis repart d’un mouvement de reins. Son corps est élastique, son bassin est indépendant de son buste. Les tambours sont en fusion, comme électrisés. Les sons se font tribals. Le musicien, regard exorbité, ne sait plus où poser ses yeux. Il est en nage, la sueur dégouline de tout son être. Ses mains martèlent un rythme de plus en plus sauvage. La femme s’avance, féline. La foule s’écarte et laisse entrer un homme. Il louvoie vers la femme. Elle se retourne, les fesses en sur-mouvement. Les corps montent, descendent et défient toutes les lois de l’élasticité. La danse devient un accouplement chorégraphié. Rien de vulgaire. C’est tout simplement sublime. On est comme envoûtés. Au cœur d’une cérémonie ancestrale dans les bas-fonds de l’Afrique noire.
Cette soirée redonne un sens aux prix décerné par l’UNESCO en 2001 qui a déclaré la danse, la musique et la langue Garifuna chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité. Une distinction qui ne veut pas dire grand chose, mais peut-être que ce soir-là, on saisit l’immatérialité du moment. Quelque chose d’intangible et de sublime à la fois. Même la lune est subjuguée, elle se fait scintillante dans le ciel obscur. Elle embrase un nuage gris sombre, et en esquisserait presque un pas de danse. Puis, la femme se retire. En sueur et en sourire. Une autre prend sa place. Le duel continue, la nuit ne fait que commencer. Nous sommes à Livingston, un samedi soir sur la terre Garifuna.

             Au Dugu bar, loin de l’ambiance surchauffée de la plage, Juan Carlos entonne une chanson en langue Garifuna. Une chanson douce à l’opposé de la punta. Pourtant, c’est le même peuple, deux facettes de la même réalité. Une version torride sur la plage ou une version doux-préliminaires dans le bar. Deux ambiances. Autant de choix possible…
La culture garifuna entre modernité et tradition. Bien vivante, et pourtant menacée de disparition. Parce que son territoire est un paradis de sable et de soleil. Parce que l’appétit des promoteurs est incommensurable. Parce que la cupidité des gouvernants est sans limite et sans vergogne. Une culture en danger mais aussi une culture qui résiste. le Honduras, pays voisin, en est un exemple saisissant.  Mais tout cela est une autre histoire… (6)

Jaco, Costa Rica, 22 avril 2015 ;

(1) Le mot « Garifuna » proviendrait de la racine arawak Karina qui se serait transformé en Garinagu puis Karifuna. Il signifie « mangeur de manioc ».
(2) Langue à base d’arawak, avec des mots d’origine africaine, française (environ 210 mots), anglaise (environ 50 mots) et espagnol (environ 210 mots). On trouve là l’héritage linguistique des guerres qui se sont déroulées contre les différents envahisseurs européens.
(3) Pour une histoire plus détaillée, lire l’article : « Les Garifunas », Nicolas Rey, Cahiers d’études africaines, 2005/1 ( n°177 ),  Éditions de l’EHESS.
(4) Soupe de poisson et de légumes avec du lait de coco.
(5) « Exotisme et folklorisation du tourisme et culture garifuna à Livingston, Guatemala ». Revue Interdisciplinaire de Travaux sur les Amériques, n° 3, Les territoires du voyage, 2010.

(6) Une deuxième partie est consultable sur ce blog, « Garifunas du Honduras. Mon soleil n’est pas à vendre! Partie II ». publiée le 27 mai 2015.

Et n’hésitez pas à aller écouter sur You tube:
Jcharlie, Reggae Garifuna

Et pour terminer,  une émission de radio sur la musique et l’histoire Garifuna avec une excellente playlist.
http://www.rdwa.fr/A-LA-RECHERCHE-DU-GROOVE-PERDU-150-Musique-et-histoire-des-garifunas_a4764.html

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