Puerto Barrios, Guatemala. Bienvenue chez la United Fruit Company.

             United Fruit Compagny. Les Guatémaltèques la surnommèrent « La Frutera ». Un nom qui sonnerait presque comme une caresse mais qui cache en fait, la sordide réalité de l’impérialisme américain en Amérique centrale.
Le Guatemala, un pays sous influence et dont les traces plus visibles se retrouvent à Puertos Barrios, un port créé spécialement par la compagnie.  A ses heures glorieuses, il fut un des principaux ports de l’Atlantique. En se baladant dans ses ruelles de poussières, aux carrefours bruyants, on a bien dû mal à imaginer son prestigieux passé. Mais, il suffit de flâner le nez en l’air et l’œil aux aguets pour retrouver les vestiges d’une ville en mouvements.

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             L’United Fruit Compagny (UFC) fut créé en 1899 par Minor C.Keith, un New-yorkais, aux sens des affaires affutés. Il fera son terrain d’essai au Costa Rica. En seulement quelques années, il devint propriétaire de dix pour cent du territoire costaricain. Il se fit connaître comme « le roi sans couronne d’Amérique centrale».
Sa marque de fabrique, sera de ne pas seulement se concentrer sur la banane mais de mettre en place toute une infrastructure pour amener ces fameuses bananes aux États-Unis. Il va développer des voies ferrées pour unir les plantations aux ports. Il va également prendre le contrôle de l’électricité et de l’eau. Cette compagnie va aussi posséder une ligne maritime qui transporte la banane jusqu’aux quais des USA et d’Europe. Cet empire naval, créé en 1907 avec quatre navires puis une centaine en 1930, existe toujours et se nomme la Grande Flotte Blanche. La United Fruit Company va s’étendre de manière exponentielle et va posséder des plantations en Honduras, Colombie, Costa Rica, Cuba, Jamaïque, Nicaragua, Panama, Saint-Dominique et Guatemala évidemment.

En 1901, Minor Keith juge que le Guatemala possède un « climat d’investissement idéal » pour y implanter l’United Fruit Company. Le dictateur Manuel Estrada Cabrera sera son plus fidèle « ami » et lui octroiera l’exclusivité du transport du courrier vers les USA. Par la suite, il va autoriser la création d’une compagnie de chemins de fer avec Puerto Barrios, comme port principal de son activité. Cette compagnie arrivera à posséder jusqu’à 42% de l’ensemble du pays. Et comme si cela ne suffisait pas, elle fut exemptée de payer tout impôt au gouvernement durant quatre-vingts dix-neuf années. Le Guatemala devient une des annexes pures et simples de la multinationale dont 25 % des profits seront assurés par ce petit pays d’Amérique centrale.
Ainsi, l’ United Fruit Company va très vite dépasser son champ de compétence et devenir un « État dans l’État » (1). Sous des apparences de démocratie, le pays va alors se confondre avec une dictature. Au sommet de l’état, la caste dirigeante se maintient par toutes sortes de moyens : corruption, détournement d’argent public, instauration d’un climat de terreur grâce à une police, une milice ou une armée au service exclusif du pouvoir, élections truquées assurant aux caciques leur réélection quasi-systématique.
Avec une grande justesse, en 1904, l’écrivain américain O’Henry qui vit à cette époque au Honduras, décrira cette entreprise comme une « république bananière ». Le terme est resté et s’applique aux pays qui, sous les apparences de républiques constitutionnelles, sont en réalité des dictatures. Aujourd’huui, ce terme est toujours d’actualité. Malheureusement.
En 1954, le président Jacobo Arbenz Guzmán tente une réforme agraire dans l’idée de redistribuer 90 000 hectares de parcelles de terres non cultivées aux plus pauvres du pays, exproprier l’UFC qui possédait ces terres et instaurer une taxe d’exportation sur les produits. Un programme progressiste qui va déclencher l’ire de la firme. Face à la « menace », elle va alors faire appel à ses petits copains de la CIA.
Sous le prétexte d’enrayer « le danger communiste », la CIA va alors fournir des armes à l’United Fruit Company qui seront ensuite remises aux rebelles de Carlos Castillo Armas, troupes constituées d’exilés Guatémaltèques, de mercenaires d’Amérique latine et de soldats américains en quête d’aventure. Le 17 juin 1954, le général Castillo Armas envahit le pays. Ce général a été formé à Fort Leavenworth (Kansas) et selon l’écrivain Eduardo Galeano, il était « bon marché, obéissant et abruti » (2). Suite à ce coup d’état, des pilotes américains bombardent la capitale. Arbenz est renversé et s’exile au Mexique. Douze mille personnes sont arrêtées, plus de cinq cent syndicats sont dissous et deux mille dirigeants syndicaux quittent le pays. Il n’y a plus aucun doute, l’United Fruit Company fait bien la pluie et le beau temps au Guatemala.

L’UFC n’hésite pas à se salir les mains pour maintenir son pouvoir, le massacre de Santa Marta, en Colombie, le 6 décembre 1928, en est un des exemples les plus sanglants (3). En octobre de cette même année, 32 000 ouvriers se mettent en grève pour protester contre les conditions de travail et obtenir des salaires plus élevés. Le 6 décembre, à Cienaga, l’armée nationale intervient pour mettre un terme à la grève à la demande de l’United Fruit. Selon le gouvernement, « neuf révoltés communistes » sont tués. Cependant, le 29 décembre 1928, le consul américain à Santa Marta envoie un télégramme à Washington dans lequel il indique qu’il y avait entre cinq cent et six cent victimes. En janvier de l’année suivante, le diplomate informera que le nombre de morts était supérieur à mille et mentionnait comme source le représentant de la United Fruit à Bogotá. Selon une source confidentielle, les cadavres avaient été transportés en train jusqu’à la côte et jetés dans l’océan Atlantique. L’entreprise de chemins de fer de la région était propriété de la firme britannique Santa Marta Railway Company, mais la majorité de ses actions appartenait à la United Fruit.
Gabriel Garcia Marquez utilisera cet événement tragique dans son roman, « Cent ans de solitude ». Un récit qui pourrait s’apparenter à un cauchemar éveillé, résultant de l’imagination bien trop féconde du grand écrivain. Malheureusement, avec l’United Fruit, la réalité dépasse souvent la fiction. Et le pire des scénarios devient un des faits divers les plus sanglants du pays.

En 1990, nouvelle destinée pour l’United Fruit. Elle devient la Chiquita Brands International (CBI), reprenant ainsi le nom de la mascotte de l’UFCO. Un changement de nom avec comme volonté de donner une nouvelle image à la marque dans le but de rassurer les investisseurs et les consommateurs après la série de scandales liés à la corruption, l’exploitation humaine et le trafic d’influence. Avec quinze mille hectares en Amérique latine et près de quatorze mille travailleurs, elle poursuit son leadership dans le commerce de bananes.

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Mais de nouveaux scandales vont éclabousser cette virginité retrouvée. En mars 2007, elle est condamnée par la justice américaine au versement d’une amende de 25 millions de dollars pour avoir financé des groupes paramilitaires d’extrême droite colombiens, « les Autodéfenses Unies de Colombie » (AUC), en les utilisant comme tueurs à gages contre les leaders syndicalistes.
En mai 2007, l’association Peuples Solidaires, met en lumière de graves atteintes aux droits fondamentaux des travailleurs au Costa Rica, dans les plantations de Chiquita, la mise en péril de leur santé par l’utilisation imprudente de pesticide (nématicide). La société est aussi accusée, par la coordination des syndicats bananiers du Costa Rica, d’avoir recours à des services de sécurité privés pour intimider les travailleurs. Comme le dit le proverbe, « Chassez le naturel et il revient au galop ».

             Puerto Barrios, premier port de la côte Atlantique dans le passé, à perdu de sa superbe. Des voies ferrées envahies par les mauvaises herbes, des wagons rouillés, une usine délabrée, de vieilles maisons coloniales qui menacent à tout instant de s’écrouler.
Puerto Barrios,une ville de poussière et de chaleur dont le seul mouvement est celui des camions Chiquita et Dole, chargés de containers de bananes. Au port, des paquebots géants attendent leurs marchandises. Face à ce manège bien orchestré, la Chiquita Brands semble avoir encore un bel avenir devant elle. Et rêver au temps révolu des vieux dictateurs…

Medellin, Colombie, 1er Mai 2015.

(1) « United Fruit, la mère des républiques bananières », V. Crestois, Les échos, le 28 juillet 2009.

(2) « United Fruit : Bananes, avocats et mitraillettes », Roberto Bardini, Risal.info, 18 juillet 2007.

(3)« En 1928, le massacre des bananeraies en Colombie », Hernando Calvo Ospina, Le monde Diplomatique, 16 décembre 2010.

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