Honduras. La voix des femmes contre la violence.

             Avec Internet, on trouve tout ce que l’on veut et parfois même ce que l’on ne veut pas. Nous devons nous rendre à San Pedro Sula, deuxième ville du Honduras. Nous ne connaissons rien sur cette ville. Nous avons un contact, Karen, rien de plus. Alors pour en connaître un peu plus, direction le web et là, on tombe sur un titre éloquent : « Dans l’enfer de San Pedro Sula, la ville la plus violente au monde » (1). Dans cet article, les chiffres, pour une zone hors conflits, sont édifiants, comme celui du taux d’assassinats proche de 85 pour 100 000 personnes en 2013 (en comparaison, il est de 56 au Venezuela et de 4,78 aux États-Unis). En moyenne, vingt morts par jour. Et si on changeait de destination ? Comme une envie soudaine de visiter les jolies plages du Costa-Rica…
Mais nous savons bien, venant de Marseille, que les mauvaises réputations ne sont pas toujours aussi mauvaises que l’on le dit. Avec cette idée en tête, nous sommes allés rencontrer les militantes du « Foro de mujeres por la vida » (2), association féministe qui travaille essentiellement sur la question du féminicide mais aussi sur les disparitions forcées de femmes, sur la dure réalité des migrantes, sur le droit au travail dans les maquiladoras, etc…

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Des femmes qui luttent, manifestent, dénoncent sans relâche les violations des droits humains. Et leur courage ne peut que forcer notre admiration. Et nous donner envie de croire, avec elles, à un Honduras plus juste.

             Pour tous les militants sociaux, il y a eu un avant et un après 28 juin 2009, date du coup d’état. Ce jour-là, l’armée soutenue par la Cour suprême et le Congrès arrêtent et expulsent vers le Costa Rica, Manuel Zelaya, président depuis 2006. Quelques heures plus tard, la Cour suprême valide le renversement du président par l’armée. Le Parlement désigne un nouveau gouvernement, dirigé par Roberto Micheletti (3). Un couvre-feu est instauré puis l’état d’urgence le 1er juillet. Simultanément, tous les médias du pays sont placés sous contrôle.
Karen, jeune femme pleine de vie et militante féministe a vécu cet événement de plein fouet. Elle nous donne son point de vue « Le gouvernement de Zelaya a essayé de faire passer des mesures progressistes. Par exemple, les terres inutilisées pouvaient être l’objet d’expropriation et redistribuées aux paysans. L’alliance à l’Alternative bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) et le rôle de Chavez furent très important. Tout cela a impulsé un programme d’alphabétisation au niveau national, pour les femmes le droit à la pilule du lendemain ».
Le peuple est dans la rue pour réclamer le retour de Zelaya. L’oligarchie aussi. La tension dans le pays est à son maximum. Le 2 juillet, plus de vingt mille personnes manifestent pour le retour à la démocratie. De son côté, Zelaya appelle à la désobéissance civile. Le 5 juillet, l’armée tire sur la foule de manifestants pro-Zelaya, faisant deux morts (dont un adolescent de dix neuf ans).
Les moyens de communications communautaires seront aussi la cible de persécutions comme la Radio El Progreso. Une heure après l’expulsion de Manuel Zelaya, vingt-cinq militaires font irruption dans les locaux de la radio pour empêcher la moindre diffusion relative au coup d’état.
La Commission Inter-américaine des Droits Humains a dénoncé le 21 août 2009 un « usage disproportionné » de la force par le gouvernement illégitime, ainsi que des arrestations arbitraires (entre 3500 et 4000 personnes). Elle a également signalé un viol perpétré par des policiers contre une manifestante à San Pedro Sula, notant que les femmes ont été particulièrement sujettes aux vexations perpétrées par les forces de l’ordre.
Effectivement, Karen rappelle que les femmes ont dû lutter doublement pour faire respecter leur droit à manifester : « Lors des manifestations, les policiers nous traitaient mal « vous n’êtes que des putes, rentrez chez vous ! ». Pour eux, on avait rien à faire dans la rue, comme si les affaires politiques étaient seulement dévolues aux hommes ».
Face à ce climat de terreur, un « Front de résistance contre le coup d’État » se met en place dont Karen faisait partie. Elle nous raconte son expérience personnelle : « Il n’y avait jamais eu autant de gens dans la rue avec la rage mais aussi l’espoir de récupérer le pays qu’ils étaient en train de nous voler. Et grâce à ce mouvement, maintenant, on ne parle plus seulement de football mais aussi des thèmes politiques. Ce fut une des grandes leçons de ce mouvement populaire. Nous avons appris à nous connaître et reconnaître notre force collective alors que par le passé, nous étions éclatés et là, nous avons réussi une cohésion que même les partis politiques n’ont pas réussi à mettre en place ».
À cette époque, Karen était étudiante et participait à toutes les luttes avec l’énergie de sa jeunesse. Elle se rappelle très bien du climat de terreur instauré par le gouvernement illégitime : « La répression fut féroce et les moyens de communications nationaux firent de la désinformation mal intentionnée. Par exemple, il y avait une rumeur comme quoi le Venezuela allait envahir le Honduras. Un autre exemple encore plus édifiant, c’est lorsqu’ils ont retouché une photo d’un jeune homme qui fut tué lors d’une manifestation et avec Photoshop, ils enlevèrent la blessure par balle dans la tête. Le gouvernement a tenté par tous les moyens de diviser les groupes. Il nous a traités de bandes de voyous, de voleurs, de rebelles qui voulaient déstabiliser le pouvoir en place, que nous étions des communistes, des Chavistes. Il a créé une dynamique de terreur et d’horreur.».

             La violence, une question incontournable au Honduras. Dans ce pays, il y a une vraie culture de la force armée, les militaires sont omniprésents (4) et les armes à feu tout autant. Chaque citoyen, selon la constitution, peut posséder cinq armes à feu. Selon certaines statistiques, il y aurait près d’un million d’armes en circulation dont seulement 282 000 seraient légalement déclarées. L’observatoire de la violence de l’université autonome du Honduras déclare qu’en 2013, une personne fut assassinée toutes les 78 minutes.
Tout cela crée un climat bien particulier comme le souligne Karen « Aujourd’hui, nous sommes dans une ère de fragilité des droits humains. Chaque jour, il y a de plus en plus d’assassinats, de violations des droits, de violence envers les femmes et les enfants. Cette année, un programme de formation militaire a été mis en place pour les gamins en situation de risque social, de six à treize ans. Ce programme a pour nom « Gardiens de la Patrie ». Il propose des classes de morale, de bonnes conduites par des pasteurs évangéliques et des entraînements avec l’armée ».
Pour Karen, la police n’est pas toujours au service des populations les plus vulnérables : « La répression policière est largement dirigée vers les jeunes, pauvres appartenant à des communautés marginalisées composée pour la plupart d’indigènes exilés. Mais aussi envers les indigènes qui luttent pour la défense de leur territoire contre, par exemple, les projets de mines. Et dans ces territoires, les militaires sont présents avec des armes de guerre exerçant des expulsions forcées. Il y a eu aussi des assassinats par des milices commandés par le millionnaire Miguel Facussé à la tête de grands investissements immobiliers. Il possède plus de 2800 hectares de terres dans les zones les plus riches en biodiversité du pays ». Les Garifunas, par exemple, doivent faire face à l’appétit féroce de cet homme d’affaires sans scrupule (5).
Pour Karen, la collusion entre les forces armées et les narcotrafiquants est bien réelle : « On ne sait plus où commence l’état et où finit le crime organisé et vice et versa. Nous partageons cela avec Mexico et avec toute l’Amérique centrale, nous avons en commun une histoire de douleur ». Face à ce constat, l’état n’a pas pu se défausser et en 2014, il a dû effectuer une purge très importante dans la police contre ceux qui ont participé à des activités délictuelles en lien avec le crime organisé. Ces policiers n’ont pas été sanctionnés pénalement, ils ont juste été renvoyés. Et Karen souligne un fait qui peut faire froid dans le dos : « Ces personnes qui savent utiliser des armes et qui n’ont connu que la police comme carrière peuvent être utilisés par les cartels… ».
Une autre question tout autant problématique que la main-mise des cartels au Honduras, est celle des maras (6) . Ces bandes armées se sont développés en Amérique Centrale dans des pays tels que le Salvador, le Guatemala, le Nicaragua et le Honduras (7). Le signe le plus emblématique est le tatouage, certains se font même inscrire sur le visage, le chiffre 18, en signe d’appartenance à la mara M18. Le tatouage, est à la fois une initiation et un symbole de loyauté à la bande.
Karen a vécu son adolescence dans des quartiers populaires où vivaient des jeunes désœuvrés. La plupart avaient été expulsé des États-Unis. Ceux que l’on nomme aujourd’hui avec crainte et effroi « Les maras », formaient à l’époque une communauté et protégeaient les gens du quartiers. Ils n’étaient pas que de simples délinquants, ils essayaient de recréer dans la bande, la famille qui leur faisait défaut.
Les différents gouvernements en place ont tous opté pour la manière répressive avec des lois dites de « Tolérance zéro » ce qui a contribué à intensifier la violence de ces groupes comme le souligne l’hebdomadaire, Courrier International : « Les gouvernements centraméricains s’en prennent aux pandillas et aux maras pour ne pas avoir à adopter d’autres mesures susceptibles de résoudre l’exclusion sociale, l’absence de débouchés et les abîmes d’inégalité sur lesquels ils assoient leur pouvoir et leurs privilèges. Cette situation a des conséquences plus graves que la paralysie sociale. Pour ceux qui s’accrochent à leur pouvoir, les maras et les pandillas deviennent en réalité d’excellents boucs émissaires auxquels on fait porter la responsabilité de l’instabilité de la région, occultant ainsi les causes profondes du problème » (8).

Le lendemain, nous rencontrons Maritza Paredes qui fait partie intégrante du Foro de mujeres por la vida. Elle travaille avec « l’Equipo de Monitorio Independiente de Honduras » (EMIH).
Maritza est une militante sociale aguerrie qui a fait tous les métiers au service des plus faibles : travailleuse sociale auprès des enfants des rues, auprès des femmes paysannes intégrantes de la Centrale Nationale des Travailleurs Paysans (CNTP). En tant qu’avocate dans les années quatre-vingts dix, elle a collaboré avec le Comité de Droits Humains (CDH).
Aujourd’hui, son action principale se centre sur la problématique des travailleuses dans les maquilas de textiles et d’agro-exportations.
Les maquilas sont un modèle importé depuis les années 1970. Ce terme désigne une usine bénéficiant d’une exonération des droits de douane pour pouvoir produire à un moindre coût des marchandises assemblées, transformées, réparées ou élaborées à partir de composants importés, la majeure partie de ces marchandises est ensuite exportée.
Dans l’espoir de faire baisser quelque peu les chiffres du chômage, les gouvernements des pays hôtes accueillent les maquilas à bras ouverts et ferment les yeux sur les violations de la législation du travail et des droits humains qui y surviennent continuellement. En effet, les conditions de travail y sont moyenâgeuses, le droit du travail et la liberté syndicale totalement inexistantes.

             Un exemple criant de vérité sont les maquilas qui se dédient à la production et à la vente de crevettes dans le golf de Fonseca. Un commerce très lucratif dont l’exportation représente près de vingt mille tonnes et qui génère un profit de 150 millions de dollars.
Ces entreprises sont bénéficiaires grâce à leur total mépris du milieu naturel (destruction et contamination des mangroves, lagunes et estuaires), appropriation des ressources naturelles et expropriation des communautés locales qui sont, pour la plupart, pêcheurs de pères en fils et ce, depuis des millénaires.
Ces usines génèrent des emplois précaires et concernent essentiellement les femmes parfois très jeunes (14-15 ans) particulièrement dans les usines de préparation et empaquetage des crevettes sous prétexte qu’elles sont plus habiles pour faire des tâches précises et répétitives. Pour autant, les conditions d’entrées sont assez restrictives comme l’obligation d’un examen de sang et d’urine pour vérifier qu’elles ne sont ni enceintes ni porteuses du VIH…
Leur travail se caractérise par une très grande flexibilité, (la saison de la crevette se fait de mai à décembre), des salaires très bas et qui fluctuent en fonction de l’activité, des horaires de travail extensibles (certaines commencent à cinq heures du matin et peuvent finir à cinq heures du soir voir 20h en haute saison). En fonction du flux de travail, elles peuvent être amenées à travailler le samedi et le dimanche sans forcément de jours compensatoires ni de rémunérations supplémentaires. Certaines femmes indiquent que pour des raisons de rentabilité, il existe des restrictions pour aller aux toilettes ou même pour aller boire un verre d’eau. Une courte pause de quinze minutes leur est attribuée pour déjeuner.
Et évidemment, la question de la santé n’est pas au centre des préoccupations. Rien n’est dit sur les conséquence des produits chimiques qu’elles respirent, ni sur la nécessité d’un équipement approprié pour ne pas se blesser avec les machines utilisées. Les gants, sont le plus souvent distribués pour ne pas abîmer les fragiles crevettes. Maritza souligne avec cynisme que « la compétitivité amène à prendre des mesures pour protéger les produits mais pas les travailleuses ».
En dehors des conditions de travail propre à l’usine, nous pourrions évoquer les heures de marche ou de transport pour se rendre sur leur lieu de travail, leur réveil à des heures improbables, leur retour à une heure indue mais qui ne signifie pas pour autant le repos puisqu’elles doivent assumer leurs tâches ménagères et s’occuper de leurs enfants. Une vie proche de l’esclavage mais qui, en ces temps de crise et de chômage, rend toute résistance muette. Pour beaucoup, l’important est de préserver son emploi au prix du silence et d’une soumission totale. Leur seule obsession ; nourrir leur famille. Du pain béni pour ces entreprises capitalistes.
Après une première phase de dénonciation, l’EMIH s’est tourné vers l’amélioration des conditions de travail. Elle réalise des enquêtes dans les usines sur la question de la santé, de l’hygiène au travail afin de les transmettre à des groupes de travailleuses organisées. Ils réalisent des ateliers d’informations sur leurs droits afin qu’elle puisse ensuite mieux se défendre. Lors de ces ateliers, différents thèmes sont abordés : la santé comme droit humain, le VIH, le contrôle des risques. Aujourd’hui, l’EMIH joue un rôle plus consensuel, basé sur les négociations plutôt que sur les dénonciations. Une autre forme de combat.

             Mais revenons à Karen et finissons notre échange comme il a commencé par un éclat de rire. Avec malice, elle nous rappelle en riant que le Honduras détient la première place au concours de la ville la plus violente du monde : « Historiquement, le Honduras est un pays de luttes pacifiques et qui a supporté beaucoup de choses et lorsqu’on nous le vend comme le pays le plus violent au monde, j’imagine qu’en France, vous devez penser que nous sommes des cannibales !! Mais non, nous sommes un peuple de très bonne composition face aux conditions de vie très dures et malgré cela, nous sommes joyeux et nous continuons de lutter, de croire en un Honduras meilleur. Nous voulons construire une culture de paix et du vivre-ensemble. ». Un optimisme qui ne peut que forcer notre admiration. Mais, nous n’avons pas encore abordé la question des féminicides, sujet hautement sensible, qui risque d’assombrir notre bonheur d’être là. À suivre…

San José d’Apartado, Colombie, 6 mai 2015.

(1) Publié le 12 Décembre 2013, Atlantico.fr.

(2) http://www.forodemujeresporlavida.org.

(3) «Honduras : Un coup d’état d’un genre nouveau ». Le Monde.fr, 29 juin 2009.

(4) Les forces armées du Honduras, avec l’aval des États-Unis, ont des sessions d’entraînements avec les militaires et policiers Colombiens.

(5) Très prochainement, un article du blog traitera de cette épineuse question.

(6) Le mot Maras pourrait être une contraction de « Marabunta », qui désigne les « fourmis chasseuses » qui dévastent régulièrement une grande partie de la forêt amazonienne. Les gangs se réfèrent donc à ces fourmis « destructrices » qui ravagent l’Amérique Centrale.

(7) Voir ou revoir le superbe documentaire de Christian Poveda « La vida loca», retrouvé assassiné le 2 septembre 2009 à la périphérie de San Salvador.

(8) « Au pays des maras et des pandillas », Courrier International, 10 septembre 2009

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