Garifunas du Honduras. Mon soleil n’est pas à vendre! Partie II

              Triunfo de la Cruz. Ici, nous sommes en territoire Garifuna. Aujourd’hui, 12 avril 2015, c’est l’anniversaire de leur arrivée au Honduras. C’était en 1797, il y a exactement deux cent huit ans. Toutes les communautés du coin se sont rejointes, ici, à Triunfo pour honorer leurs ancêtres. Pour rendre un hommage à la culture, la danse, la musique des Garifunas.
Un peuple en fête mais qui n’oublie pas l’essentiel, la résistance contre tous ces promoteurs immobiliers, la salive au coin des lèvres, les armes dans le dos, face à ce petit coin de paradis. Et comme leurs frères de la Buga, au Guatemala, les Garifunas de Triunfo de la Cruz sont prêts à se battre, tambours en avant, avec un seul mot d’ordre « : « Notre terre n’est pas à vendre ! ». (1)

             Sept heures du matin, les gens se rassemblent sur la plage. Pour profiter de la fraîcheur de l’aube naissance. Les femmes se sont faites belles. En robe de couleurs vives. Une femme arbore une jupe rouge, tunique blanche, turban rouge dans les cheveux et chaussures blanches, une frêle ombrelle sur ses épaules. Superbe vision, face à la mer qui se fait bleue électrique. Presque un tableau idéal dans ce petit matin qui vient. Toutes les femmes sont élégantes, souriantes, heureuses. D’autres portent des jupes aux couleurs du drapeau Garifuna, noir, jaune et blanc.
En tête du cortège, beaucoup de femmes et d’enfants. Quelques hommes, principalement les musiciens, porteurs de tambours. La musique vibre. Les femmes reprennent en chœur des chansons en langue Garifuna. Les voix sont mélodieuses et s’élèvent vers un ciel cristallin.
La foule se dirige vers l’église de San José. Les femmes entrent en chantant, certains esquissent des pas de danse. Devant l’autel, elles déposent des offrandes, des fruits, des branches de palmes, des bouts de bois. Joli brouhaha de sons et de couleurs. Tout est mouvement. Le curé métis, patiente et semble un peu interloqué par toute l’agitation dans sa paroisse. La vie bouillonne, prête à soulever les âmes. Un pasteur Garifuna prend la parole puis c’est le tour du curé. Ils s’entraident dans le prêche. Mais leurs paroles sont entrecoupées de chants, de cris. Rien de bien sacré ni de solennel. La foi est, ici, bruyante et animée. Bien loin de nos tristes messes occidentales. Le curé raconte la tolérance, la force de la culture Garifuna et de son apport dans la religion catholique. Il parle de mélange, de réciprocité et le Christ noir au-dessus de nos têtes ne fait que corroborer ses dires. À la fin de la cérémonie, les femmes se tombent dans les bras, s’embrassent. Les chœurs deviennent puissants et envahissent tout l’espace. La foule tangue. Quasiment en transe.
Dehors, la fête se poursuit. Sur une estrade improvisée, les tambours reprennent le rythme de leurs ancêtres. Les femmes dansent, de tout âge, de toutes conditions sociales. La danse se fait tribale. Les corps défient toutes les lois de la gravité mais lorsque se fait entendre un strident klaxon, une mamie embarque d’un geste vif un tambour et court vers le bus qui doit la ramener vers sa communauté, à quelques kilomètres de là. Le musicien, bras ballant, éclate de rire. Une des dernière mamies esquisse un ultime pas de danse et, en soufflant, se dirige d’un pas rapide vers son bus. La fête est finie. Direction la plage pour retrouver un peu de fraîcheur. Rien de tel qu’un bon bain dans la mer des Caraïbes pour croire dans la beauté du monde.

             La culture Garifuna semble bien vivante, nombreuse et multicolore, Triunfo de la Cruz en est indéniablement le cœur. Mais malgré un décor de rêve, l’enfer est aux portes de ce petit paradis. Et il a pour nom, spéculation immobilière, complexes hôteliers, golfs, marinas et je ne sais quels autres délires de luxe…
La première personne que nous rencontrons est Secundino Torres dit  « Platense » .  Assis dans son rocking-chair, il pourrait ressembler à un tranquille grand-père mais c’est un militant acharné de la cause des Garifunas depuis des années. Il est membre de l’Organización Fraternal Negra de Honduras (2). Platense a longtemps été président du Comité de Defensa de las Tierras de Triunfo (CODETT), affiliée à l’OFRANEH. Il vient juste de passer la main sans pour autant renoncer à lutter.
L’OFRANEH est née en 1978, elle a été la première organisation de base des peuples autochtones du Honduras. Elle travaille à l’autodétermination des communautés Garifunas à travers des programmes politiques, sociaux, économiques et culturels. Elle défend plus de quarante-cinq communautés Garifunas disséminées sur la côte atlantique du pays.
La zone tout autour de Triunfo de la Cruz doit faire face à deux fléaux majeurs : la palme africaine et le tourisme cinq étoiles. Il est important de rappeler que les Garifunas sont à l’origine des agriculteurs et des pécheurs. Endommager leurs terres, les inciter à la mono-culture ou leur ôter l’accès aux plages, c’est réduire leur univers, leur culture ancestrale à néant.

             Au Honduras, la palme africaine est apparue dans les années quatre-vingt dans la vallée de l’Aguan au Nord-est du pays. Une zone qui attisera tous les appétits du millionnaire, Miguel Facussé (3), un homme au sourire aussi blanc que ses mains rouges du sang des populations autochtones.
La déforestation massive, la mono-culture a été rendue possible par le gouvernement libéral de Rafael Callejas en 1992. Ce président a fait approuver une loi de modernisation agricole qui permettait aux paysans de vendre les parcelles reçues ce qui facilitait la concentration des terres dans les mains de grands propriétaires terriens, les latifundistas.
Les dérivés de la palme africaine génèrent chaque jour des millions de dollars de chiffre d’affaires. L’huile de palme est le quatrième produit le plus exporté au Honduras, le pays est devenu l’un des dix principaux producteurs dans le monde.
Depuis les années 1990, la production d’huile de palme, ne cesse de progresser. L’arbre pousse vite, en trois ou quatre ans, et la pulpe des noix produit une huile facile à extraire, aisément transformable en graisse : pâte à tartiner style Nutella, chips, margarines, plats cuisinés, etc…
Au fil des années, l’huile de palme a envahi la majorité des aliments industriels. Une rentabilité qui ne peut aller qu’en s’accroissant notamment depuis l’ouverture d’un troisième marché, en 2005, celui des biocarburants.
Et rien ne doit empêcher ce juteux commerce, l’état est prêt à tout même aux plus basses intrigues et massacres comme celui de la région du bas Aguan, en 2010 où cinq paysans seront tués par des milices privées de Miguel Facussé. Au Honduras, l’huile de palme se colore parfois de sang (4).
Les Garifunas, eux aussi sont victimes du même féroce appétit de cet homme d’affaires sans scrupules : « La vie économique du peuple Garifuna dépendait essentiellement de la culture de la noix de coco. Toutes nos plages étaient pleines de cocotiers. Ils nous servaient à faire de l’huile, des savons puis ils nous ont incité à mettre la palme africaine et aujourd’hui la terre n’est plus bonne à rien. Les cocotiers que nous avons aujourd’hui ne donnent pas plus de trois récoltes puis ils meurent. La palme africaine n’est pas un produit des Garifunas. Toutes les terres ont été perdues, achetées par d’autres personnes et servent juste à cultiver la palme africaine ». Fataliste mais pas résigné, Platense balance un geste rageur en déclarant d’une voix caverneuse : « Triunfo est entouré de palme africaine. Partout où tu regardes, elle est là. Omniprésente. OBSCENE !». Il a le regard noir de celui qui ne courbera pas l’échine devant le Grand Capital.
La propriété de la terre, le talon d’Achille des communautés Garifunas comme le souligne Platense : « Les communautés Garifunas possèdent un document de titre communautaire sur les terres. La terre est là pour la subsistance du peuple. Ce n’est pas une marchandise. Le problème naît en donnant la possibilité aux Garifunas de vendre ces terres. Nous pensons que notre obligation est de défendre ces statuts. Dans les communautés Garifunas, la propriété privée n’existe pas, les terres sont exclusivement communautaires. Toute décision sur une terre doit être prises lors d’une assemblée générale. Mais tout cela a été violé par un état sans foi ni loi ».

             Mais finalement, le vrai danger, c’est le potentiel touristique de toutes ces communautés Garifunas, placées en lisière de la mer caraïbe. Et les principales victimes, sont les Garifunas, pécheurs depuis la nuit des temps. Mais peu importe, le gouvernement veut « nettoyer ces plages », comme le raconte Platense d’un ton amer : « L’état se justifie en disant que les pauvres ne peuvent pas vivre sur les plages. Seuls les riches peuvent vivre sur les plages. Il aurait même déclaré qu’ils ne voulaient pas de lever de soleil avec des singes dans les arbres sur les plages… ».
Pendant longtemps, Triunfo de la Cruz se croyait protégée des appétits des grands promoteurs immobiliers, car elle avait réussi à obtenir la pleine propriété de leurs terres ancestrales. Malgré ces garanties juridiques, la sauvegarde de la nature communautaire de leur régime foncier, la municipalité de Tela a annoncé en 1993 qu’elle prolongeait les limites officielles de la ville dans le territoire de la communauté de Triunfo, créant ainsi une ambiguïté juridique, porte ouverte à toutes les spéculations possibles.
La communauté la plus touchée est celle de Barra Vieja, à seulement quelques kilomètres de Triunfo en proie à un projet de tourisme à visée mégalomaniaque et qui a pour nom « Los Micos Beach & Golf Resort. ». Tous les Garifunas s’émeuvent à juste titre de ce nom :« Micos signifie singe, dans la langue Garifuna. Vous voyez des singes sur la plage vous ? Leurs singes, ce sont nous, les Garifunas » (5). Les singes encore une fois. Comme un vieux relent de racisme bien putride…
Aujourd’hui, le projet a été rebaptisé « Indura Resort beach », il a été lancé en Novembre 2013. Selon l’OFRANEH, ce complexe appartient à une oligarchie directement impliquée dans le coup d’État de 2009. Un projet comprenant un golf de vingt-cinq hectares, deux mille chambres d’hôtel, cent soixante-dix villas, un centre de convention, une marina. Et pendant ce temps, dans la petit communauté de Miami, les Garifunas continuent de vivre sans eau, ni l’électricité.
Le gouvernement ne veut pas laisser passer une telle manne financière. Le 30 septembre 2014, il a envoyé sa police, avec le renfort de l’armée, faire le sale boulot afin de déloger les quatre-cent personnes de la communauté. Carlos Castillo, président du conseil de la communauté déclarera : « Ce qui se passe dans notre communauté est une violation flagrante des droits humains et territoriales des familles qui habitent la communauté Garifuna, Barra Vieja. Tout cela n’étant que le résultat d’une stratégie d’expulsion de la population noire sur la côte Atlantique,».
À Triunfo, la communauté n’a pas encore à faire à un projet d’une telle envergure mais un hôtel de luxe s’est déjà installé au bout de la plage : chaises longues en tek, piscine à débordement, petit bassins, grandes baies vitrées. Pas un seul riche client à l’horizon. Tout n’est que luxe et désolation. Seul un jardinier nettoie les haies devant les appartements. Plus loin, une femme de ménage lave les vitres; ils sont noirs, sûrement Garifunas. Au moins, cela crée des emplois…
Juste avant, des résidences secondaires en bois, piscines et transats. Un quartier à part. Isolé du reste du village. Et peut-être que ces promoteurs imaginent que « petit à petit, l’oiseau fait son nid…» . Mais, à Triunfo, l’oiseau ressemble plus à un charognard qu’à une palombe de la paix.
Platense souligne l’aberration des titres qu’ils possèdent : « Nous avons les titres pour certaines terres et aujourd’hui, nous luttons pour notre territoire qui comprend tout à la fois, les plages, les forêts, les rivières, la mer. Dans le cas de Triunfo, nous exigeons plus de deux-cent quatre-vingt hectares de terre ».

             Face à cette course au tourisme de luxe, les Garifunas sont entrés en résistance ce qui ne va pas sans heurts, évidemment Le Comité de Défense de Terres de Triunfo a dénoncé la « persécution des dirigeants, menaces, assassinats, emprisonnements ». Platense lui-même a été victime d’un attentat. Aujourd’hui, tout son bras gauche est insensible et son poignet ne peut plus se plier. Mais pour autant, il ne renonce pas. Sans ciller, il affirme que leur terre n’est pas à vendre, prêt à se battre sur tous les fronts et plus particulièrement sur le versant juridique afin de faire valoir leurs droits ancestraux. Et d’un ton belliqueux, il déclare : « Triunfo est la forteresse de la lutte. ».
La Communauté a renvoyé la question des conflits fonciers à la Commission Inter-américaine des Droits Humains (CIDH). En 2006, la CIDH a déposé une requête auprès du gouvernement du Honduras, lui demandant « d’adopter les mesures nécessaires pour protéger le droit à la propriété de ces terres et de prévenir ou de suspendre la mise en œuvre de toute action judiciaire ou administrative qui pourrait affecter les droits dérivés de propriété ancestrale de la communauté bénéficiaire ».
Mais le gouvernement du Honduras à plus d’un tour dans son sale chapeau et il est en train de créer les « Ciudades Modelos ou charters-cities », conçues par l’économiste américain Paul Romer. Elles ont été successivement baptisées Régions Spéciales de Développement en 2011, puis Zones d’Emploi et de Développement Economique en juin 2013.
Pour Olivier Cuisset, sociologue (6), « les « charter-cities » se définissent comme des espaces urbains dotés d’une juridiction, d’un système d’administration public et d’un régime fiscal autonomes, et de la faculté de contracter des dettes et signer des accords internationaux en matière de commerce et coopération – bref, de véritables enclaves soustraites à la souveraineté nationale, sortes de zones franches 2.0 dont les emplacements seraient projetés, l’un sur la côte pacifique autour du port d’Amapala, les deux autres sur la cote caraïbe – l’un dans la zone d’Omoa, à proximité de Puerto Cortes, l’autre autour de Puerto Castilla, entre Trujillo et la rivière Sico, entre les départements de Colon et Gracias a Dios, zone supposément « inhabitée » qui concentre plus d’une vingtaine de communautés considérées comme « sanctuaire de la culture Garifuna » selon l’OFRANEH ».

             La résistance des Garifunas se fait aussi derrière les micros. En 1997, pour faire entendre une voix différente, ils ont crée une radio communautaire à Triunfo de la Cruz « Faluma Bimetu », c’est la première station de radio communautaire établie au Honduras.

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La radio a joué un rôle fédérateur pour la défense de leur terre, et dans la création d’un processus d’autonomisation culturelle, contre l’offensive permanente des médias de communication dit de masse. En 2000, la radio s’est faite cambriolée, tout son matériel de transmission a disparu. Mais cela n’a servi qu’à motiver les jeunes de la communauté pour qu’ils deviennent des piliers fondamentaux de la station. Au début de l’année 2010, la radio a été brûlée. Mais aucune investigation sérieuse n’a été diligentée pour découvrir les coupables. La radio a été reconstruite rapidement, poursuivant ainsi son travail pour la défense du territoire et pour la réaffirmation culturelle.
Juan Antonio, animateur de la radio sait pertinemment que l’attaque vient de plusieurs fronts à fois. Et parfois, elle se fait discrète comme cette facilité de regroupement familial (femmes et enfants) pour les Garifunas exilés aux États-Unis. Mais, Juan Antonio n’est pas dupe, il n’y voit qu’une manœuvre pour étouffer la résistance « Dans notre pays la majorité des investisseurs sont canadiens et étasuniens. Ils nous font migrer pour nous déposséder de notre territoire. Aucun Garifuna n’est expulsé des EEUU ». Il rajoute, un brin fataliste : « L’expérience, c’est les vieux, la force, c’est nous les jeunes. Si les jeunes s’en vont, nous perdons de notre force ». Et, il conclue avec un sourire triste, vite démenti par la vigueur de sa voix: « Le système veut nous soumettre mais nous ne nous soumettrons jamais. Nous avons la terre, la langue, la culture. Nous avons tout pour subsister sans l’aide du gouvernement. Mais en étant honnête, si nous nous projetons dans le futur , nous sommes face à une forme « d’esclavage mental ». Nous n’avons jamais eu de chaînes aux mains et maintenant ils sont en train de nous les mettre dans l’esprit. Le vrai danger vient de là, c’est clair ! »

             Le soleil se couche sur les paroles de Platense et Juan-Antonio. Face à ce ciel incandescent d’espoir, on a envie de croire en un futur pour les communautés Garifunas. Et la chanson qui nous trotte dans la tête depuis le début de la conversation vient comme un point nommé conclure cette conversation à quatre voix :

« Tú no puedes comprar al sol
Tú no puedes comprar la lluvia
No puedes comprar mi vida
MI TIERRA NO SE VENDE »

Mompox, Colombie, 24 Mai 2015.

(1) Une première partie est consultable sur ce blog, «  Les Garifunas. Culture et peuple en résistance. Le Guatemala, partie I », publiée le 3 mai 2015.

(2) https://ofraneh.wordpress.com/

(3) Oncle de l’ex-président Carlos Flores Facussé (1998-2002), propriétaire de milliers d’hectares de palmes africaines et de la multinationale agro-alimentaire Dinant.

(4) « Au Honduras, les uns comptent leurs dollars, les autres leurs morts », Hélène Roux, Le Monde Diplomatique, 28 décembre 2010.

(5) « Honduras: L’indécent « Micos Beach & Golf Resort ». http://www.echoway.org.

(6) « Honduras : Les tambours de la résistance ». Olivier Cuisset en http://espoirchiapas.blogspot.com. 24 septembre 2013.

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