Mompox ou la place qui n’existait pas.

             Il y a des films qui vous lancent à la recherche de villages du bout du monde. « Chronique d’une mort annoncée » en fait partie. Une scène mythique, un homme insouciant qui court à la mort, une place de terre battue, une église, quelques maisons blanches, deux frères à la vengeance implacable.
Ce village existe. Il a pour nom, Santa Cruz de Mompox ou Mompox pour les intimes. C’est ce village-là que je rechercherai dans tous mes voyages. Souvent, j’ai cru le trouver. Comme a Cachi, en Argentine ou sur une petite île grecque. Jusque-là, j’avais juste réussi à frôler le rêve le temps d’une escale. Mais quelques années plus tard, en partant sur les traces de Gabo, j’allais découvrir les deux villages de ma mythologie personnelle. Finalement, ni Macondo n’existe, ni le village du film de Francisco Rossi. Tout n’est qu’effets de littérature ou de cinéma. Mais lorsque le rêve devient réalité, les mots deviennent superflus. Il ne reste plus qu’à s’asseoir sur un banc et vivre ce fugace bonheur avant qu’il ne se sauve…

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             Mais peut-être que le village le plus proche de l’univers de Macondo, c’est Mompox et non pas Aracataca. Un village hors du temps, qui s’est oublié au bord du fleuve Magdalena. Des vieilles maisons coloniales cossues qui laissent deviner la prospérité des siècles passés. Des places écrasées de soleil, et on se prend à chercher, celle du film de « Chronique d’une mort annoncée ». La place de Conception pourrait faire l’affaire mais elle paraît beaucoup plus petite. Dans mon souvenir, lorsque Santiago Nasar essaie d’échapper à ses agresseurs. Il court. Il court. À en perdre haleine. La place est immense, il met une éternité à s’écrouler devant la porte de la maison familiale. Un effet spécial ? Même pas. C’est juste que ce n’est pas la place de Mompox. Une honteuse tromperie, rien de plus ? Et oui, en discutant avec la fille de l’hôtel, on apprendra que la place est celle d’un petit village près de Carthagène. Bon, on ne va pas se désoler et maudire cette « foutue » magie du cinéma. C’est sûr, c’est un peu l’arnaque. Juste une histoire de montage et de perspective. Et, j’ai marché, couru même comme Santiago Nasar !
Mais, il suffit de continuer quelques mètres pour tomber sur la place rêvée, celle de Santa Barbara. Deux vieilles maisons blanches de chaque côté, un ciel azur, une église ocre à la façade rococo et le fleuve indolent à ses pieds. Et l’apothéose, c’est cette petite guinguette qui sert des bières fraîches au son de Toto la Mompoxina, la reine de la cumbia, née à quelques kilomètres de là. On se prend à fredonner la chanson « Aguacero de mayo », pour faire venir l’averse, pour invoquer les pluies torrentielles du monde antique. Pour échapper, quelques heures, à cette fournaise apocalyptique.

          À Mompox, le temps semble s’être arrêté, quasiment pas de voitures, toutes les maisons ont les volets entrecroisés, à l’intérieur des rocking-chairs figés comme s’ils attendaient le retour de Simon Bolivar, le grand libertador qui fit plusieurs escales à Mompox, en route vers la gloire. Puis, on se rappelle le roman de Gabriel García Márquez qui raconte les derniers jours du grand homme « Le général dans son labyrinthe ». Le 8 mai 1830, Simon Bolivar, malade, fiévreux, déprimé, démissionnaire de la présidence de la République de Colombie, entreprend son ultime voyage de Bogotà, à Santa Marta, en descendant le fleuve Magdalena dans la moiteur tropicale.
À Mompox, il y a un peu de Macondo, un peu de cent ans de solitude. Comme si l’univers de García Márquez pouvait se retrouver dans le moindre souffle d’une ville endormie de cette «Cienaga Grande ». L’auteur lui-même le reconnaît : « Au fond, je n’ai écrit qu’un seul livre, le même, qui tourne, qui virevolte et qui continue »
Mais la beauté de Mompox ne peut pas se résumer à un livre ou à un film. Elle est unique, ensorcelante. Ici, la poésie est partout où se pose le regard. Dans le sourire d’Enrique qui nous raconte son enfance dans une grande maison coloniale. À l’église, où des centaines de ventilateurs tournent au son du prêche du curé. Là, un motard avec une cage à oiseaux autour du cou. Dans ces bois flottés qui descendent le fleuve. En flânant dans ce cimetière où les anges sont de marbre. Dans ces pirogues d’un autre temps qui chargent des motos derniers cris. Face à cet embarcadère abandonné attendant une improbable barque. Dans le silence d’une rue déserte. Dans le bruissement d’un colibri. Face à ces arbres millénaires. Dans cette averse nocturne qui n’apporte qu’une trêve dans cette chaleur entêtante. Devant ce vendeur ambulant qui avec un minuscule cure-dent fabrique un bateau dans une bouteille. Il est attentif, concentré pour que sa caravelle soit la plus belle. Peut-être qu’il rêve aux temps glorieux des conquistadors ? Peut-être qu’il est l’un des descendants de ces aventuriers du bout du monde ?

            Prendre le temps d’assister à un combat de coqs. Retrouver l’origine de « Cent ans de solitude ». Un lieu où les hommes jouent leur honneur, parfois leur vie comme Prudencio Aguilar, tué d’un coup de lance par José Arcadio. C’est le début du tourment éternel, c’est la fuite vers Macondo. C’est le début de la solitude du clan Buendia. Le commencement du mythe.
Les combats de coqs, un univers d’initiés où les coutelas affûtés sont posés sur les ergots, à la faible lueur d’une bougie, où les paris se font de mains en mains. Dans l’arène, les coqs se ruent l’un sur l’autre. Les hommes hurlent, invectivent, rêvant à des liasses de pesos, à un avenir meilleur. Les bêtes, indifférentes, poursuivent leur carnage. Le sang gicle sur les plumes blanches. Un coq tombe. Un sablier pour compter sa douleur. Fin du combat. Un mort. Un vaincu. Et un vainqueur, blessé mais victorieux.
Les paris reprennent. Un homme se lève contre un autre, le regard furibard, les insultes au bord des lèvres. Il pose un doigt menaçant sur son épaule. L’autre bombe le torse et avance, agressif. Tête contre tête, ils se font face. La rixe est imminente. Mais, les coqs ne peuvent pas attendre. Les deux hommes se rassoient, les yeux mitrailleurs. Le combat reprend et on se dit que parfois, les hommes, eux aussi sont de pauvres coqs, attirés par le sang et les honneurs.

            À Mompox, la nuit, tout devient magique. Les églises s’illuminent. Les portes monumentales se font gigantesques, comme pour offrir un passage secret vers les rêves défendus. Le silence devient tangible. Le passé est là, à portée de main. Il suffirait de fermer les yeux pour entendre les murmures des fantômes et des âmes en peine. Enveloppé dans une obscurité protectrice, il suffit de lever la tête, un monde vous happe et vous retient pour toujours. Là, des chauves-souris jouant avec les réverbères. Plus loin, des scarabées s’échappent le long des trottoirs. Des milliers d’insectes voltigent, affolés par les lumières. Les bestioles reprennent possession du village. Ils sont les rois incontestés de la nuit qui s’annonce. Et le matin, on les retrouve au sol, par centaines, morts, ne voulant pas survivre à l’aube d’un nouveau jour. Une vie éphémère. Juste danser dans la lumière, le temps d’une lune noire.

            Puis, quitter Mompox, s’arracher au rêve. Doucement, le temps d’un voyage en ferry. Se laisser envoûter une dernière fois, par le Magdalena, regarder la vie le long des rives et retenir ses larmes qui viennent d’un autre siècle, comme un goût de paradis perdu.
Mompox ce n’était pas seulement une escale de choix, ce fut comme un point d’ancrage intime dans ce voyage. Doucement, sans se presser, revenir sur la terre ferme, tourner le dos au rêve, fouler le sol de Cartagena de las Indias et repenser à la phrase de Garcia Marquez: « Mompox n’existe pas, Mompox est un songe ».

Carthagène, Colombie, 27 mai 2015.

Un peu de musique pour prolonger le rêve :

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Une réflexion sur “Mompox ou la place qui n’existait pas.

  1. J’ai aussi couru après une église (rassurez-vous ça n’est arrivé qu’une fois). C’est en Ecosse, celle du film « Breakink the wawes » de Lars Van Trier. Je l’ai trouvée. Inutile.

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