El Padre Miguel, curé des Altos du Chiapas.

             San Cristobal de las Casas, place du Cerillo. Une église tout en couleurs, des bancs qui appellent à la flânerie. Au coin de la rue, apparaît un tout petit bonhomme. Il marche d’un pas alerte, une casquette bleue vissée sur la tête, une canne verte avec une tête de serpent, impossible de le rater. Il s’arrête chaque minute pour saluer quelqu’un. Une mamie pose sa tête face à lui. Il l’embrasse sur le front. Un autre lui lance une blague. Il répond du tac au tac. Et ses petits yeux rieurs illuminent son visage et donnent un air facétieux à ce grand enfant qu’est le père Michel Chanteau. Un petit curé français qui passa plus de trente ans à Chenalhò dans les Altos du Chiapas, auprès des indigènes Tzotzils.

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             Michel Chanteau est né le 6 juillet 1930 en Normandie. Il dit lui-même que sa vie avait bien mal commencé : « Ma mère est morte de tuberculose et l’année d’après, ce fut le tour de mon père. À cinq ans, j’étais orphelin ». Une première épreuve qui forgera son caractère : tenace, opiniâtre voire têtu pour certains.
Il devient curé par vocation. Sa première affectation sera dans la banlieue rouge de Paris, à Ivry, auprès des cheminots proches du Parti communiste. Comme une première inclination à la lutte sociale.
Puis, il y eut l’appel du pape pour l’Amérique latine. Il décide de partir avec un autre curé, irlandais celui-là. Son supérieur n’était pas d’accord et lui signifia en une phrase sans appel « Tu n’auras pas la santé ». Le père Chanteau ne s’en est pas laissé compter et lui répondit : « Il faut bien crever quelque part. D’ailleurs, quand je suis sorti de l’orphelinat, on m’a dit tu n’auras pas la santé et je suis toujours là ». Un humour à toute épreuve qui ne le quittera jamais vraiment.
Son chef essaya de le faire renoncer et pour cela, l’envoya à Bourges mais Michel lui déclara « Si dans un an, je ne suis pas parti, vous ne compterez plus sur moi ». Il revint avec toujours cette idée en tête et demanda à partir pour le Mexique.
Un ami lui paya le billet et ce simple curé sans le moindre sou vaillant, se retrouva sur un des paquebots les plus luxueux de l’époque, « Le France ». Un rêve éveillé pour l’orphelin qu’il était. Il embarqua le 17 décembre 196. Une halte à New-York puis il arriva à Cuernavaca le 1er janvier 1965 pour apprendre l’espagnol. Il y restera cinq mois.
Un jour, son ami irlandais lui présenta une famille qui connaissait bien Samuel Ruiz, évêque du Chiapas qui avait besoin de curés pour ses paroisses. Ils partirent visiter Chenalhò et ce fut un véritable coup de foudre pour le petit français. Face à ces montagnes du Chiapas, il se dit à lui-même: « C’est là que je dois rester ». Son destin était en marche. Dès les jours suivants, il fit sa demande à son supérieur puis il rencontra Samuel Ruiz qui accepta sa candidature avec bienveillance. Il ne savait pas encore qu’il en prenait pour trente-trois ans.

             Le père Miguel de par son origine modeste, de par ses années auprès des cheminots d’Évry avait déjà une conscience des rapports de classes. Mais c’est au Mexique qu’il fera tout son apprentissage des luttes sociales, des rapports d’oppression subis par les plus faibles. Il sera amené sur ce chemin-là par Samuel Ruiz, une des grandes figures en Amérique centrale de la théorie de la libération (2). Miguel Chanteau dira d’ailleurs de son maître à penser et grand ami : « C’est Samuel qui m’a illuminé et qui m’a amené vers cet aspect social de la religion ».
Pour Miguel, la théologie de la libération, c’est donner aux indigènes leur liberté, c’est soutenir les opprimés, les aider à sortir de l’oppression, en refusant tout forme de paternalisme. Il précise surtout que c’est les aider à prendre conscience de la situation dans laquelle ils sont, leur faire comprendre qu’ensemble, ils sont capables de s’en sortir.
Le père Miguel fait souvent référence à son mentor pour ne pas à avoir à parler de lui. Une discrétion toute à son honneur comme s’il n’était qu’un simple servant de sa foi et Samuel, un guide précieux.
Miguel aime bien raconter l’approche humaniste de Samuel comme ce jour où il lui déclara : « Toi, le petit français, tu crois qu’en ton pays, tu es un grand missionnaire parce que tu viens évangéliser les Indiens et bien, sache que personne n’évangélise personne. Dieu n’a pas attendu les Espagnols pour être présent dans la culture des Indiens. Il nous faut écouter comment Dieu parle aux Indiens dans leur culture et renforcer cette culture en leur donnant plus de valeur. Et comme je n’étais pas indien, j’ai demandé à des Indiens de m’aider. On les appelait les catéchistes, choisis par les Indiens eux-mêmes. Ils écoutaient comment Dieu avait parlé aux Indiens dans leur méditation puis ils le ramenaient lors des cérémonies. Ils étaient les rassembleurs de la pensée de la communauté comme le disait si bien Samuel Ruiz ».

      À ses débuts dans la communauté, le 27 juin 1965, il fut un peu déconcerté par les manières indigènes lors des cérémonies « Dès que je suis arrivé, le curé que je devais remplacer m’a demandé de l’aider pour les baptêmes. Il y en avait plus de deux cent et les Indiens étaient tous soûls. Un a failli se brûler avec un cierge en tombant tellement, il était ivre. J’étais horrifié. Le jour suivant, j’ai discuté avec Samuel. Il a souri… et il m’a dit que je devais faire les baptêmes sinon ils allaient me tuer… Donc, je n’avais pas trop le choix… mais j’ai mis ma petite condition, c’est qu’ils ne boivent pas ni avant ni pendant les messes et ça a fonctionné pendant toutes ces années ». Un apprentissage et un respect mutuel qui dure encore aujourd’hui, plus de trente plus tard.
À cette époque-là, les métis, pourtant minoritaires, faisaient la pluie et le beau temps à Chenalhò. Ils possédaient le pouvoir économique et politique. Le racisme était criant et les Indiens étaient ignorés, méprisés. Une situation qui révolte le père Miguel et qu’il tentera d’endiguer à sa façon « Au marché, les Indiens étaient dans un coin et lorsqu’ils achetaient les légumes, les métis leur jetaient des pièces comme s’ils étaient des chiens. Nous en avons beaucoup parlé avec les catéchistes et leur rôle fut de faire prendre conscience à ces Indiens de leur dignité, qu’il n’avait pas à être traités comme des moins que rien ». Michel Chanteau, un digne héritier du frère Bartolomé de las Casas (3).
Très vite avec l’aide des Indiens, le petit Michel su trouver sa place. Il devint El padre Miguel. Et par une volonté de réciprocité, il apprit leur langue ancestrale, le tzotzil. La première fois où il put donner une messe en cette langue, les métis, outrés, sortirent immédiatement de l’église. Le père Miguel fut alors contraint de donner deux messes le dimanche : une en tzotzil le matin, l’autre en espagnol le soir. Une véritable révolution pour ces Indiens qui n’avaient jamais été pris en considération.
Miguel ne fut pas seulement un « gentil curé de campagne ». Il essayait également d’améliorer la vie quotidienne des Indiens de sa paroisse. Par exemple, lorsqu’on lui donnait des vêtements, ils les redistribuaient aussitôt aux familles les plus pauvres. Il fut aussi un peu médecin, infirmier, il récupérait les médicaments auprès des hôpitaux ou de ses amis touristes. Il devint rapidement un soignant des âmes et des corps.

             Miguel adore se moquer de lui-même et autour d’un petit verre de tequila, il aime bien raconter cette histoire « Un jour, le frère religieux indien me dit, tu es notre frère. De suite, je me suis senti important, je pensais c’est parce que je faisais bien les baptêmes, etc… mais j’ai demandé pourquoi et là, grande désillusion, il me dit c’est parce que t’es petit comme nous ». Une bonne leçon d’humilité qui à chaque fois le ramènera à sa place, au côté des Indiens. Juste à leur côté. Ni plus haut. Ni en face. Avec eux, tout simplement.
Miguel est évidemment un curé atypique. Il a son franc-parler, il aime boire un petit coup et il a l’œil coquin en parlant des jolies filles. Tout cela crée parfois des inimitiés et des ragots infondés. Comme ce jour à Chénalhò où un homme lui dit d’un ton hargneux « Il paraît que tu as huit enfants ici ». Le père ne se démonta pas et répondit : « Si c’est le cas, j’aimerais bien que tu me les présentes ! ». Par un gros éclat de rire, il coupa court à toutes ces rumeurs.

             En 1994, il voit d’un bon œil le soulèvement des zapatistes. Les Indiens prennent conscience de leur force et demandent justice et dignité. Dans les communautés des Altos, le soutien se fait de plus en plus fervent. Acteal, la société civile de las abejas, adhère à leur idées mais refuse de prendre les armes. En 1995, Polhò, se déclare autonome. Le gouvernement commence à voir rouge et cherche tous les prétextes pour que cesse cette opposition. Les tensions se font plus vives.
Miguel, malgré ses quatre-vingt quatre ans, possède une excellente mémoire. Pour lui, les événements sanglants d’Acteal ne furent que l’aboutissement de toute une stratégie d’état dans cette sale guerre qu’on appela la « guerre de basse-intensité ». Il sait remonter l’histoire et les faits : « En mai 1997, certains maires se rapprochèrent du PRI comme celui de la colonia de Puebla en opposition avec celui de Los Chorros, sympathisant zapatiste. Le gouvernement en profita pour recruter les paramilitaires. Le recrutement était basique : argent, cocaïne et film porno pour les inciter à violer les femmes. Au mois d’août 1997, un gars me dit que dans le village de Puebla, on entendait depuis plusieurs mois comme des pétarades. En fait, c’était les paramilitaires qui s’entraînaient. Et d’ailleurs, le premier village qui a été attaqué est celui de Los Chorros, le 16 septembre 1997. Les policiers leur ont dit vous pouvez y aller, le butin est pour vous et c’est à partir de là qu’ils ont commencé à envahir plusieurs villages » (4).
Mais le pire était encore à venir. Il survint le 22 décembre 1997 à Acteal. Depuis plusieurs jours, quelques habitants de cette communauté faisaient un jeûne en prévision de noël. Des paramilitaires entrèrent dans l’église. Ils tuèrent les hommes et les enfants, éventrèrent les femmes enceintes. Ce jour funeste, quarante-cinq personnes perdirent la vie dont 21 femmes et 15 enfants. Une horreur indescriptible. Plus rien ne sera jamais pareil dans ce petit coin des Altos (5).
Un des pires souvenirs de toutes sa carrière pour le père Miguel. Il en parle d’ailleurs encore avec une voix tremblante d’émotion et de fureur : « J’ai appris l’horreur dès le lendemain matin et aussitôt, je suis allé consulter Samuel. Il m’a demandé en signe de deuil de ne pas célébrer la messe de noël à Chenalhò. Le 24 décembre, j’ai accompagné Samuel pour la messe de noël à la cathédrale de San Cristobal. Nous étions tous les deux en larmes. Puis, je me suis rendu à Acteal dès le 31 décembre et j’ai commis une erreur dès mon arrivée en demandant où était la fosse commune mais le catéchiste m’a dit : Attention père, ce n’est pas une fosse commune mais une fosse communautaire. Oups… Puis il m’a dit d’une voix douce, la vie continue au-delà de la mort. Encore une leçon de la part des Indiens au petit curé ». Aux côtés des Indiens, il ne cessera jamais d’apprendre et c’est peut-être là, le secret de sa longévité dans cette communauté du bout du monde.

             Miguel, révolté par ce massacre, prendra publiquement la parole lors d’une interview pour TV Atzeca en dénonçant un crime d’état. Il dira très clairement que « Le massacre d’Acteal a été planifié par le gouvernement pour en finir avec les bases d’appui de l’EZLN ». C’était le 25 février 1998. Le début d’une série de déboire pour ce curé au grand cœur et au franc-parler. Il n’a pas voulu se taire et l’état lui en fera payer le prix.
Le lendemain, alors qu’il se trouvait dans un petit bus en direction de San Cristobal, il fut conduit par deux agents de la migration vers une camionnette qui les attendait dehors. Ils lui demandèrent ses papiers et les raisons de ses activités. Surpris, le père, candidement, répondit « mais quelles activités ? ».
Sous prétexte que leur chef n’était pas sur place, ils l’amenèrent à Tuxtla, la capitale administrative de l’état du Chiapas. Mais aussitôt arrivés à Tuxtla, ils se dirigèrent vers l’aéroport. À ce moment-là, Miguel pensa : « Je suis cuit ». Et lorsqu’il monta dans l’avion en direction de Mexico DF, il s’imagina qu’ils allaient le jeter depuis les airs. Un scénario pas si impossible que cela dans un pays où les droits de l’Homme sont régulièrement bafoués…
En arrivant à Mexico, il lui fut signifié que sa détention avait pour objet « Activités politiques anticonstitutionnelles» (6). Ils lui posèrent ensuite toute une série de questions notamment s’il connaissait personnellement le sous-commandant Marcos. Malgré le tragique de situation, il ne se départit pas de son humour et répondit : « Comme tout le monde, je l’ai vu à la télévision ».
Le gouvernement se croit tout-puissant, l’impunité est sa marque de fabrique depuis plusieurs années déjà. De ce fait, il n’hésitera pas à faire intervenir un sosie de Miguel dans le hall de l’aéroport qui déclarera « Le gouvernement a raison de m’expulser car je me suis immiscé dans les affaires politiques du pays et j’ai eu des activités non-autorisées par le secrétariat du gouvernement ». Nous sommes en pleine farce mais heureusement, une journaliste qui connaissait bien Miguel dénonça la supercherie. Malgré le surréalisme d’une telle mise en scène, il est amené à bord d’un avion d’Air France, direction Roissy. Il retrouve très vite son sang6froid et comme il le confesse dans son autobiographie (7) : « Mon atavisme normand a refait surface à ce moment-là et j’ai demandé un calva à l’hôtesse ! ». Le 27 février 1998, il atterrissait à Paris, loin de sa terre d’élection. À soixante-sept ans et en moins de 48 heures, il se retrouvait expulsé comme un criminel de grande envergure.
Par l’entremise de Samuel, il fut mis en poste au Guatemala. Si proche de son Mexique adoré et pourtant terre devenu inaccessible pour lui. L’exil fut douloureux et ce n’est qu’en 2001 qu’il put revenir dans son pays d’adoption. Encore aujourd’hui, il n’a pas le droit de se rendre à Chenalhò ni dans les communes environnantes. Mais en tant que bon normand qui se respecte, il ne fait que ce que bon lui semble…

             Dans son petit appartement, Miguel rit encore de sa mésaventure. À presque quatre-vingt-cinq ans, il reste un grand enfant facétieux. Il n’hésite pas à offrir un petit verre aux nombreux amis de passage. Mais après s’être fait poser un pacemaker, en février de cette année, il a promis de ne plus boire une seule goutte d’alcool. Il est fort probable qu’avec son caractère bien trempé, il tienne parole.
Sur les murs, des photos de Samuel Ruiz, des photos avec les plus humbles, des sourires de partout. Une bible posée sur le bureau. Près du fauteuil, des broderies offertes par différentes communautés. Toute une vie dévouée aux Indiens. Toute une vie au service des plus humbles. Sans relâche et sans peur.
Le 27 juin 2015, une grande fête est prévue pour les cinquante ans de son arrivée à Chenalhò. Le petit curé, seulement 1m48 aime-t-il à préciser, est devenu un géant dans le cœur des Indiens des montagnes du Sud-Est du Mexique.

Huitzo, État d’Oaxaca, 15 mars 2015.

(1) Courant de pensée théologie chrétienne venu d’Amérique Latine suivi d’un mouvement socio-politique, visant à rendre dignité et espoir aux pauvres et aux exclus et les libérant d’intolérables conditions de vie. Le premier à utiliser cette expression fut Gustavo Gutiérrez lors du congrès de Medellin du Conseil épiscopal latino-américain, en 1968.

(2) Prêtre dominicain né à Séville ( 1484-1566), missionnaire, écrivain et historien célèbre pour avoir dénoncé les pratiques des conquistadors espagnols. et avoir défendu les droits des Indiens en démontrant qu’ils avaient une âme.

(3) Plus de dix mille personnes seront concernées par ces déplacements forcés et devront se réfugier dans les communes environnantes.

(4) À ce jour, le massacre d’Acteal reste impuni. Seulement 88 sur 300 paramilitaires suspectés d’avoir participé furent arrêtés grâce à la pression du pays et du monde entier. Mais progressivement, tous les autres ont été libérés depuis 2008. Ils en restent seulement deux aujourd’hui. Le 12 de novembre 2014, la première salle de la Cour Suprême de Justice de la Nation, libéra 3 paramilitaires, auteurs matériels du massacre .

(5) L’article 33 de la Constitution mexicaine interdit aux étrangers de s’immiscer dans les affaires politiques intérieures du pays. En 1998, Michel Chanteau fut le quatrième étranger expulsé en deux semaines. Une véritable chasse aux sorcières orchestrée par Ernesto Zedilo, président de l’époque

(6) « Las andanzas de Miguel, La Autobiografía Del Padre Expulsado de Chenalhó », Editorial Fray Bartolomé de las Casas, 1999.

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Une réflexion sur “El Padre Miguel, curé des Altos du Chiapas.

  1. J’ai connu Michel Chanteau à Chenalho et j’aimerais connaître son adresse ou son numéro de téléphone à San Cristobal, merci pour cet article et peut être pour ces renseignements!

  2. Voilà plus d’un an que je cherche à écrire au padre Miguel chanteau,mais je n’ai toujours pas reçu son adresse ou téléphone.Pouvez vous faire le nécessaire,merci

  3. L’ai rencontré aussi lors d’une commission de la société civile européenne d’enquête après le massacre d’Actéal. Un sacré grand petit homme!…Super l’article ! Btses

  4. Pingback: Acteal II. 20 ans d’impunité | de l'autre coté du charco

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