Lagunas de Chacahua. Terre de naufrage.

             Il y a des livres qui vous amènent au bout du monde. Littéralement parlant. Un simple commentaire : « Selon la légende, la douloureuse aventure de la seule communauté d’africains libres en terre mexicaine commença avec le naufrage d’un navire négrier à partir d’un point imprécis de la Costa Chica entre Acapulco et Puerto Angel, dans l’état d’Oaxaca. C’est autour de la Laguna de Chacahua que les cimarrones, terme péjoratif employé autrefois pour désigner les cochons sauvages, purent fonder une communauté de noirs libres et armés». Portés par cette légende, nous voilà partis vers les lagunes de Chacahua.

             Prendre un petit camion depuis Puerto Escondido. S’arrêter au croisement pour Zapolito, au milieu de nulle part. La chaleur se fait moite, l’air se raréfie. Ici, même les oiseaux sont au repos. À l’embarcadère, les lanchas indolentes patientent.
Puis s’ensuit une petite ballade au fil de la mangrove. Comme une impression de descendre l’Amazone, de partir à la recherche d’un temple maudit. Au bout de l’infini, un ponton. Une camionnette. Pour aller où? Nul ne sait, même pas le chauffeur s’il le faut…
La piste s’enfonce au milieu des lianes. Progressivement, le chemin s’éclaircit et laisse deviner un ciel laiteux. De part et d’autre de la route, des cactus. Des petits. Des ronds. En forme de candélabres. En forme d’arbustes. Rien d’autre sous ce soleil incandescent. Même les nuages ont désertés le ciel.
La poussière accompagne le moindre tressautement du véhicule. L’air brûlant de soleil se trouble. Et si on arrivait au cœur d’un désert? Et si la plage n’était qu’un mirage? La piste, indifférente à nos doutes, continue sa route. Difficile d’imaginer un village au bout de ce chemin sans vie. Après plus de vingt minutes qui paraissent des heures, les premières palapas (1) apparaissent. Premiers signes de civilisation. À l’ouest, un bout du pacifique apparaît. On s’approche. On se rapproche du paradis promis.
La camionnette s’arrête enfin. On est au bout du monde. Non répond le gars qui nous accueille : «Ici, c’est un autre monde ». Jolie formule de bienvenue.
Face à nous, une plage à perte de vue. Des montagnes bordent le pacifique de part et d’autre. Et comme unique bruit, le ressac des vagues. Sur la droite, la lagune. Juste en face, un petit phare posé sur une colline, à ses pieds un arc de pierre façonné par la mer depuis des millénaires.

             Ici vivent des pêcheurs de générations en générations. Beaucoup travaillent encore de la mer mais la plupart s’adonnent au tourisme pour boucler les fins de mois difficiles. D’autres ont directement choisit cette voie en construisant des hôtels. C’est le cas d’Andrés, né à Chacahua depuis plus de cinquante ans. Un afro-descendant avec un sourire tout timide. L’histoire des cimaronnes n’est donc pas seulement une légende. Andrés est parti un temps puis il est revenu conscient qu’il ne pouvait pas vivre loin de sa terre. Il a construit un hôtel à la hauteur de ses rêves. Au restaurant, Paola, sa femme et Ana, sa fille cuisinent le poisson ramené de la pêche du jour. Et à la fin du repas, une seule phrase s’impose : « Il y a des moments où la vie vaut vraiment la peine d’être vécue… ».
Pendant que ses femmes mitonnent de bons petits plats, Andrès lui savoure une bière avec ses amis ou avec les touristes de passage. Il raconte cette terre qui l’a vu naître. Bien-sûr, il connaît l’histoire des Cimaronnes mais pour lui, le naufrage aurait eut lieu bien plus haut dans la lagune. Il confirme que dans ses veines et dans celles de beaucoup de ses amis coulent le sang des esclaves nègres d’Afrique. Mais aujourd’hui, il vit et se sent Mexicain à part entière. Le pacifique comme seul horizon.
La légende est confirmée mais l’envie d’en savoir plus ne résistera pas à l’assaut des vagues et à l’appel de la sieste à l’ombre d’une cabane en palme. Un projet à creuser, pour plus tard. Surtout ne pas hésiter à remettre aux calendes grecques ce que tu peux faire le lendemain.

            À Chacahua, le temps n’a pas de prise. Les plus courageux peuvent aller taquiner la vague en surf ou se faire chahuter par le Pacifique. Mais les plus perspicaces restent sous une palapa, à l’ombre, un livre à la main, des rêves pleins la tête.
En fin d’après-midi, prendre une lancha pour monter au phare. Spectaculaire. La mangrove, comme un serpent d’eau, navigue d’îlot en îlot pour finir par se jeter dans une mer consentante. Au bout, la plage semble ne pas vouloir renoncer à l’immensité. Puis s’abandonner au spectacle du soleil qui part de l’autre coté du monde. Le ciel se fait flamboyant, les nuages se subliment de rose, la mer devient lisse comme un miroir, l’infini devient palpable. Se sentir au centre du monde. Puis, se perdre dans la voie lactée.

            Et par une nuit sans lune, comme des contrebandiers, partir à la recherche du plancton phosphorescent. Pour illuminer ses rêves et croire encore et toujours dans la beauté du monde.
Chacahua un petit paradis perdu, un secret à partager avec seulement les amoureux de l’infini et du silence.

Huitzo, Etat d’oaxaca, 16 mars 2015.

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(1) Petit maison en bois dont le toit est fait en palme.

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Une réflexion sur “Lagunas de Chacahua. Terre de naufrage.

  1. Merci d’avoir réanimé ce souvenir, lieu que j’ai visité en 2000; Tout y est , l’odeur du poisson grillé, la bière fraîche, la lumière de la journée et du couché, d’un côté la lagune calme de l’autre l’océan agité et bruyant. Les habitants chaleureux . Profitez bien !

  2. Cimarrones, …un mot déjà entendu mais pas grand chose à mettre derrière. merci de me l’avoir refait entendre avec autant de poésie et de lumières . ça me donne envie de peindre tes mots Véro! Merci encore pour ce voyage!muchos besitos!

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