Los « chickens bus ». Rapidos y furiosos.

             Les chickens bus comme son nom l’indique, cela ressemble plus un poulailler roulant qu’à un bus de transport public. Pourtant, au Guatemala, ils sont incontournables. Il s’agit d’anciens bus scolaires américains, rapatriés ici pour une seconde jeunesse. Ils sont repeints de toutes les couleurs, leurs chromes sont rutilants. Ils donneraient presque l’illusion qu’ils sont en bon état. Mais tout cela ne dure que le temps du démarrage. Et alors là, l’aventure commence…

             Un jour, tranquillement, vous vous rendez au terminal des bus. Enfin, pas vraiment un terminal, plutôt l’angle d’une rue. Sac sur le dos, vous pensez flâner, vous renseignez sur les heures de départ. Vous regardez les bus, ils sont jolis, vous prenez même des photos mais soudain, un gars hurle votre destination juste dans votre oreille. Première erreur, vous le regardez et souriez. Il vous arrache presque votre sac à dos, le jette sur le toit et vous projette à l’intérieur. Deuxième erreur, vous cherchez une place assisse et confortable. Pas possible, ici les banquettes pour deux sont pour trois. Sur une petite plaquette, il est mentionné 96 personnes maximum mais là, on est au moins à un tiers de plus. Et s’ils peuvent, ils en feront rentrer encore plus. Même pas peur!!
Ensuite, avec mille précautions, vous mettez un bout de fesses auprès d’une mamie qui ne daigne même pas vous regarder. Vous gardez votre « Buenas tardes » pour vous. On n’est pas là pour sympathiser quand même.
Le bus vrombit plus qu’il ne démarre. Les autocollants « En dios me confio » ne vous donne pas vraiment confiance. On atteint très vite une vitesse supersonique. Un virage à gauche, vous fait presque percuter votre voisin. Vous vous excusez. Pas un regard. Ni un sourire. Pourtant, ça pourrait être une technique de drague plutôt efficace : « Oh pardon, j’ai mis ma main sur votre cuisse » mais, ici, on ne rigole pas, on se transporte. Un point, c’est tout.
Un autre virage, à droite, celui-là. Vous vous écrasez contre votre mamie. Avec ses bourrelets et ses formes toutes en rondeurs, elle ressemblerait presque à un air-bag. Vous vous cramponnez à la barre du siège. Vous serrez les fesses. Ce n’est plus un voyage, c’est une fête foraine. La situation est plutôt drôle, accrochée à votre siège comme une moule sur son rocher. Vous regardez autour de vous, tous ont des visages fermés, l’envie de rire vous passe très vite.

Le chauffeur, casquette vissée sur la tête tire sur la queue du tigre. Sa fonction de peluche a été remplacée pour devenir klaxon. Nous sommes passés dans une autre dimension, nous sommes entrés dans une attraction de foire comme une sorte de train fantôme en roue libre, version guatémaltèque !
Soudain, la brume tombe sur la route. On devine à peine la route, la visibilité est réduite. Mais, ici la visibilité est un concept tout relatif, à l’appréciation seule du chauffeur qui double selon son intuition ou son rapport à Dieu. Une intime conviction qui fait que le chauffeur est capable de doubler dans un virage en ayant la certitude qu’il n’y aura personne en face. Et la plupart du temps, il a raison… Ah tiens, une voiture en face, il en arracherait presque la queue du tigre pour lui demander de se pousser sur le bas-côté. Et le plus fou, c’est que le bus arrive à passer. D’un poil de cheveu mais ça passe !
Sur un grand écran publicitaire apparaît la promotion pour le film « Rapido y Furioso 7 », c’est la suite de Fast et Furious, film hollywoodien basé sur des courses de voitures, de bus, motos enfin de tout ce qui roule. Un film sans intérêt sûrement mais au moins, ici, ils ont le mérite de traduire le titre. « Rapido y furioso », un titre qui collerait parfaitement au tempérament des chickens bus !
Le chauffeur paraît bien excité, presque on pourrait croire qu’il est sous substance. Il est collé à son volant et quand ça se relâche un peu, il envoie des textos. Normal non ? Il doit sûrement répondre à sa femme qu’il va arriver à l’heure au repas. Forcément, à l’allure où il va, il pourra même prendre une bonne bière bien fraîche avant de rentrer. Comment, il s’appelle déjà, le saint qui protège les voyageurs ????

Le bus s’arrête tous les cent mètres. Dès qu’une personne, lui fait signe, il pile et la happe. La personne est encore sur le marche-pied que le bus est déjà reparti. Les gens montent et descendent sans arrêt. Un mouvement perpétuel à plus de cent à l’heure. Une vraie prouesse technique
Pendant ce temps, en équilibre précaire, un gros gars bien joufflu se faufile pour faire payer les voyageurs. Un tour de force pour se souvenir de qui va où, qui à déjà payé, qui doit encore payer. Mais, il à l’air de savoir y faire. Et puis parfois, lorsque le bus ralentit pour laisser une personne, il en profite pour sortir par une fenêtre, monter sur le toit, récupérer le sac de la personne concernée et lui jeter à la gueule ou presque.
Le bus repart et voilà, notre bonhomme qui revient par la porte du fond. Un équilibriste de talent. Assez surprenant, vu son poids mais peut-être que c’est une technique de régime ?
A l’arrivée d’un axe très fréquenté, il sort sur le marche-pied, se tient par une main à la barre et hurle les destinations, histoire d’appâter les clients. Le chauffeur, indifférent à son collègue, en profite pour virer à gauche et notre petit grassouillet s’accroche désespérément à sa barre comme un pantin désarticulé. Nous imaginons le pire. Nous le voyons broyé sous les roues du camion mais non, il rentre avec à peine quelques gouttes de sueurs sur les tempes. S’il perd son emploi, il pourra se faire embaucher au cirque du soleil. Sans aucun problème!
A un moment, il prend une clé à molette et pendant trente secondes, le bus stoppe pour resserrer un écrou à la roue. Tout est sous contrôle. Aucun souci à se faire, vraiment !

Les virages, la vitesse, votre voisin qui vous broie l’épaule sans un sourire, ce n’est rien. Le plus éprouvant peut-être, c’est le bruit. Les klaxons, les amortisseurs qui chuintent, la boite de vitesse qui craque, les pistons qui crachent, les vis qui brinquebalent, la radio nasillarde. Et ce vent furieux qui s’engouffre pour vous empêcher de vous assoupir. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il y a des gens qui arrivent à dormir. Ils sont sûrement habitués ou alors ils sont assommés par une vie de labeur et de misère et ces bus de l’enfer ne sont peut-être pas pire que leurs vies quotidiennes.
Et puis peut-être, le plus dur, l’impossibilité, de mettre son mp3, de rentrer dans sa bulle le temps du voyage. Ne pas avoir le temps de regarder la vie qui passe derrière la vitre. Ne pas pouvoir s’abandonner dans les nuages qui filent au dehors. Avec les chickens bus, tout va très vite. Trop vite. Trop speed. Un moyen de transport efficace mais rude presque brutal.

Et nous voilà arrivés à bon terme. Étonnamment, sains et saufs. On est juste lessivés, éreintés, fourbus. Comme une sensation d’avoir couru les vingt-quatre du Mans en douze heures top chrono. On en serait presque à envier les petit combis, les shuttles, spécialement affrétés pour les touristes qui ne veulent pas être présurés comme de la volaille. Mais bon, de toute façon, ils ne servent à rien, on a en doublé au moins dix depuis le début. Allez, on va bien finir par y prendre goût à ces chickens bus. Allez, on y croit. « Animo » comme il disent ici !!!

Puerto Barrios, 7 avril 2015

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