Acteal I. Petite histoire des Abejas

             Comme une blessure inguérissable, le massacre d’Acteal revient comme un abominable serpent de mer tous les 22 décembre de chaque année. On se souvient de l’horreur, des corps mutilés, des vies arrachées pour toujours. Comme si cette date était à jamais indépassable. Pourtant, Acteal a su se construire une histoire, a su poser les bases d’une organisation, celle des Abejas. Et avant d’évoquer les 20 ans du massacre, revenir sur les 25 années de cette organisation. Parler du passé pour mieux comprendre les enjeux d’aujourd’hui et peut-être entrevoir les bases d’un futur plus confiant.

              Suite à un conflit lié à l’héritage de la terre, deux femmes spoliées (1), par leur propre frère, et leurs soutiens décident de créer une organisation civile et pacifique, les Abejas. Elle naît le 10 décembre 1992 avec l’idée d’être : « Comme les abeilles qui construisent leur ruche, une organisation où nous travaillons tous en collectif, et où nous sommes contents des mêmes résultats, produire du miel pour tous ». Leur territoire est celui de la municipalité de Chenalhó dans les somptueuses montagnes des Altos, au Chiapas. La majorité parle sa langue maternelle, le Tsotsil et une autre partie, le Tseltal, tous descendants des Mayas.
Une organisation qui puise sa force dans la religion catholique et qui veut dénoncer : « l’injustice, la violation des droits humains et tout ce que trame le mauvais gouvernement en lien avec les capitalistes ». Ils refusent systématiquement toutes aides du gouvernement. Leur organe suprême où sont prises toutes les décisions est l’assemblée communautaire qui désigne un groupe opérationnel, la mesa directiva, charge non rémunérée et rotative.
En 1994, le soulèvement zapatiste de l’EZLN trouve un fort écho chez les Abejas. L’organisation se veut sympathisante sans pour autant devenir base d’appuis : « Nous ne sommes pas de l’EZLN parce que nous ne répondons pas à ses ordres. Nous devons continuer la lutte pacifiquement et non pas avec les armes ».
En ces temps de suspicion dangereuse, les Abejas se déclarent publiquement zone neutre ce qui signifie clairement qu’ils ne veulent pas être pris à parti entre les zapatistes et le PRI (2). Pour autant, en août 1994, les Abejas participent à la Convention Nationale Démocratique, en territoire zapatiste, avec comme ambition de créer un gouvernement de transition. Toutes les organisations présentes sont alors cataloguées comme « subversives ».
Une idée simpliste va alors faire son chemin à savoir que tous ceux qui ne collaborent pas avec le gouvernement sont contre le gouvernement, et cela va générer tout un stratégie de contre-insurrection, le Plan de Campaña Chiapas 1994 (3). Ce plan va déclencher une marche macabre qui inéluctablement va conduire au massacre du 22 décembre 1997. Il était surtout dirigé contre les insurgés zapatistes mais par ricochet et sans que cela ne les gênent le moins du monde, tous ceux qui étaient assimilés de près ou de loin. Il y a une expression cynique qui désigne ce genre de situation, « les dommages collatéraux ». Des paramilitaires sont alors recrutés pour faire le sale boulot : menaces, harcèlements, agressions qui poussent les paysans à fuir leurs terres, devenues inhospitalières. L’idée étant de faire passer les attaques comme conflits intra et inter-communautaires. La petite communauté d’Acteal, organisation pacifique qui prône la paix, est vite submergée par tous ces réfugiés qui survivent dans des campements insalubres. (4). Début 1997, le climat de violence se fait de plus en plus intense. Les fusillades, les maisons brûlées, les vols se font de plus en plus fréquents. Les paramilitaires paradent, fortement armés comme un avertissement. Il vont même jusqu’à inventer une expression pour dénommer leur sale travail « tuer le poisson en lui quittant l’eau ». Une terminologie presque poétique qui affirme ostensiblement ses intentions assassines.
Derrière toute cette tactique militaire, on retrouve le « savoir-faire » des États-Unis en ce qui concerne l’éradication des mouvements de guérilla comme ils l’ont cruellement appliqué au Guatemala. Souvent le terme de guerre de basse intensité à été utilisé mais l’expert en sécurité nationale, John Saxe Fernández le récuse : « Le terme correct est contre-insurrection ou terreur d’État. Qui y a-t-il de basse intensité pour un homme ou pour une population à voir les soldats de son pays donner des coups de machette dans le ventre de femmes enceintes. Ceci est de la haute intensité ! » (5).

              Le 22 décembre 1997, ce qui n’était qu’un funeste pressentiment va se réaliser et maculer irrémédiablement les heures de cette journée fatale, de sang, de larmes et de douleurs. Ce matin-là, Alonso Vásquez Luna, catéchiste, propose trois jours de jeûne et de prière dans le petit ermitage de la communauté, posé face aux montagnes immuables. Á dix heures du matin, les premiers coups de feu se font entendre. Des paramilitaires, indigènes pour la plupart, au nombre de 90 environ, tirent de sang-froid sur les femmes, les hommes au sol. Ignorants les pleurs des enfants, ils les achèvent sans la moindre hésitation. D’autres réussissent à s’enfuir dans la montagne et rejoindre la communauté zapatiste de Polhó comme Guadalupe Vásquez Luna, 10 ans qui verra dans cette tragédie mourir son père Alonso, sa mère et 7 autres membres de sa famille. Des témoins raconteront l’horreur la plus absolue, des paramilitaires éventrant à la machette des femmes enceintes pour en extirper l’enfant. Un signal clair d’en finir avec le groupe dans son entier. Le massacre durera plus de 7 heures. Une véritable chasse à l’Homme. Les militaires situés à moins de 200 mètres sont cruellement absents. D’ailleurs, l’armée a été accusée d’avoir facilité le déplacement des paramilitaires et d’avoir « fourni les armes utilisées pour la boucherie » selon les termes du quotidien espagnol El País (6).
Le bilan est terrible : 45 morts ( 21 femmes, 9 hommes, 14 enfants et 1 bébé de 7 mois ) et blessèrent 26 autres, dans leur majorité mineurs, plusieurs d’entre eux eurent des lésions permanentes.
Face à une telle horreur, une question lancinante jaillit malgré soi : comment des hommes ont-t-ils pu commettre un tel acte ? Mais ces barbares méritent-ils encore qu’on ce nom d’humains ?.
La Justice aurait pu émettre un début de réponse, donner le nom des assassins pour permettre aux familles, non pas de pardonner mais de faire leur deuil. Mais évidemment, l’enquête a été bâclée. La version officielle déplorera un conflit inter-communautaire. L’impunité fut la plus totale et personne en haut-lieu n’a été inquiété. Le président Zedillo pouvait continuer à dormir sur ses deux oreilles. Ses sbires de « la vénérable » armée du Mexique tout autant. Pourtant, il est dur de renoncer à l’humanité et on peut secrètement espérer que quelques-uns des paramilitaires soient assaillis de cauchemars et poursuivis par les cris des enfants poignardés mais rien n’est moins sûr…
En 2006, un simulacre de justice a condamné cinquante indigènes à 25 ans de prison pour leur responsabilité dans le massacre. Cette peine représente le minimum prévu par loi, le juge ayant tenu compte de leur degré de pauvreté, d’ignorance et de fanatisme religieux. Les auteurs intellectuels quant à eux, n’ont jamais été ni entendu ni jugé. Le 12 août 2009, coup de théâtre ! La Cour Suprême de Justice de la Nation décide de libérer purement et simplement 26 prisonniers pour vice de forme. D’autres, pour la même raison, seront libérés en 2012. Un véritable crachat à la mémoire des morts et des survivants.
Certains paramilitaires retournent chez eux et font à nouveau régner la terreur. Et l’histoire, tragiquement, se répète. Fin 2017, une dispute de territoire est réactivée entre la communauté de Chenalhó et Chalchihuitán (7). Un conflit qui a déjà causé 10 morts et plus de 5 000 personnes déplacées (parmi elles, beaucoup d’enfants et plus d’une centaine de femmes enceintes), qui ont trouvé refuge dans des campements de fortune, au milieu de la boue et d’un froid glacial, avoisinant les 0 degré et où la faim est une réalité quotidienne. Une situation alarmante qui n’est toujours pas réglée (8) à ce jour. Et qui ne laisse rien présager de bon. Les morts d’Acteal se retournent dans leur tombe et hurlent à la face du monde la nécessité de la Mémoire, l’impérieuse nécessité de la Justice. Mais, ils n’ont pas été écoutés il y a 20 ans, alors pourquoi le seraient-ils aujourd’hui…
Après le massacre, rien ne sera plus jamais pareil dans la petite communauté d’Acteal. Et le gouvernement, sans scrupule, y pratique le plus vieil adage du monde « Diviser pour mieux régner ». En 2008, certains membres des Abejas sont disposés à recevoir des aides sociales de l’État et à signer un document où ils invalideraient le fait que des paramilitaires continuent à être présents sur la zone. Une véritable entorse à leurs principes fondateurs. La rupture est consommée. Inévitable. Une amputation comme un nouveau deuil dans ce chemin de douleur qu’est l’histoire des Abejas depuis cette tragique journée du 22 décembre 1997.

          20 ans plus tard, Acteal réclame toujours Justice et en ce 22 décembre 2017, la mémoire et l’espérance chemineront ensemble pour que cette commémoration soit une fois de plus, un doigt pointé vers les responsables. Pour que leurs noms reviennent à la lumière et que le monde entier s’en souvienne. Pour que ces 45 morts soit à nouveau faits de chair, de visage et de sourires (9). Parce que comme le chante si bien le chœur d’Acteal « Nos mataron pequeños y indefensos. Pero renacimos gigantes ».

Traba. Puerto Arista, 24 Févier 2018.

(1) A cette époque-là, les coutumes sociales ne permettaient pas aux femmes d’hériter de la terre de leurs parents.

(2) Parti Révolutionnaire Institutionnel, crée en 1928 et qui a gardé le pouvoir plus de 70 ans jusqu’en 2000.

(3)http://www.proceso.com.mx/177191/censurar-a-los-medios-controlar-a-las-organizaciones-de-masas-cooptar-secretamente-a-sectores-civiles

(4) De mai à décembre 1997, plus de 6000 personnes seront déplacées

(5)http://www.proceso.com.mx/177235/los-documentos-sobre-el-plan-de-campana-chiapas-94-deben-estar-en-los-archivos-de-la-sedena-y-de-la-vii-region-militar-el-general-garfias

(6) https://elpais.com/diario/1998/01/13/internacional/884646009_850215.html
https://elpais.com/diario/1998/03/20/internacional/890348409_850215.html

(7) « Chalchihuitán y Chenalhó : Una masacre anunciada ? », radiozapatista.org

(8) Au 21/02/2018, il reste encore près de 1000 déplacés sur la zone et toujours dans des conditions préoccupantes.

(9) Les noms des victimes :
Juana Vázquez Luna, 7 mois
Victorio Vázquez Gómez, 2 ans
Guadalupe Gómez Hernandez, 2 ans
Micaela Vázquez Luna, 3 ans
Graciela Gómez Hernández, 3 ans
Josefa Vázquez Pérez, 5 ans
Vicente Méndez Capote, 5 ans
Roselina Gómez Hernández, 5 ans
Loida Ruiz Gómez, 6 ans
Silvia Pérez Luna, 6 ans
Lucía Méndez Capote, 7 ans
Sebastián Gómez Pérez, 9 ans
Micaela Vázquez Pérez, 9 ans
Juana Pérez Luna, 9 ans
Martha Capote Pérez, 12 ans
Lucia Mendez Capote, 13 ans
Marcela Capote Vázquez, 15 ans
Alejandro Pérez Luna, 15 ans
María Capote Pérez, 16 ans
Antonio Vázquez Luna, 17 ans
Susana Jiménez Luna, 17 ans
Antonia Vázquez Pérez, 21 ans
Catalina Luna Pérez, 21 ans
Verónica Vázquez Luna, 22 ans
Paulina Hernández Vázquez, 22 ans
Margarita Méndez Paciencia, 23 ans
María Gómez Ruiz, 23 ans
Rosa Vázquez Luna, 24 ans
Daniel Gómez Pérez, 24 ans
Marcela Capote Ruiz, 29 ans
Marcela Vázquez Pérez, 30 ans,
Susana Rosa Pérez Pérez, 33 ans
Juana Pérez Pérez,33 ans
Marcela Luna Ruiz, 35 ans
Miguel Pérez Jiménez, 40 ans
María Pérez Oyalte, 43 ans
María Luna Méndez, 44 ans
Juana Luna Vázquez, 45 ans
Alonso Vázquez Gómez, 46 ans
Lorenzo Gómez Pérez, 46 ans
Manuela Pérez Moreno, 50 ans
Juana Gómez Pérez, 51
Manuel Santiz Culebra, 57 ans
Ignacio Pucuj Luna, 62 ans
Marcela Pucuj Luna, 67 ans

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Une réflexion sur “Acteal I. Petite histoire des Abejas

  1. Et oui ça reste une plaie profonde et purulente. Tu m’as appris l’origine de ce massacre, que je ne connaissais pas.

    Bises

  2. Sans collabos, ce massacre aurait été impossible….. Honte aux « deshérités » qui s’en prennent à leurs semblables.

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