Ocosingo. Un bonimenteur sur la place publique

             Sur la place, un homme installe une bâche jaune sur le sol. Il y pose des plantes, une carapace de tatou. Il prend un sac blanc. À l’intérieur, ça s’agite. Il en sort un énorme serpent et le dépose délicatement sur la bâche. Il prend un deuxième sac et en sort un autre serpent, tout aussi grand. Les gens intrigués s’approchent. Ils sont là. Ils sont ferrés. Le spectacle peut commencer !

            L’homme attaque en faisant un inventaire de toutes les maladies qui existent. La mort rôde partout. Le serpent rampe vers un coin. Les enfants, les yeux grands ouverts, le regardent fascinés. Avec un peu d’effroi et d’excitation à la fois. L’homme parle. L’homme bonimente avec complaisance. Avec talent. Il parle d’infections, de maladies transmissibles, d’hygiène. Il parle fort. Avec les mains. Avec la résolution de celui qui doit convaincre pour vendre.
Il sort un savon et se lave une partie du bras. Une mousse blanche se forme. Tout le monde est suspendu à ses gestes. Une gamine s’approche. Il lui met un peu de savon sur la joue. Elle se frotte. Il présente ce savon comme une révolution qui tue presque 99 % des bactéries. Il le brandit comme un triomphe. Dans les magasins « bio », le prix serait de presque cent pesos. Une honte qui sert à faire encore plus de bénéfices. Lui, il sait que personne ici ne peut payer un tel prix. Il connaît les difficultés économiques des indigènes des petites villes du Chiapas. Il se fait proche de leurs vies quotidiennes. Il sait se faire écouter. Il se fait presque tendre. Il connaît les mots qui touchent. Il propose un prix à vingt pesos. Une femme avec un bébé dans les bras s’avance. Il la félicite. Elle affiche le sourire de celle qui sait prendre soin de son enfant. Les autres femmes elle aussi veulent leur part de compliments. Elles s’approchent toutes. Il en vend une dizaine.

Peu après, il distribue un verre avec de l’eau et une poudre rouge, fait à base de jus de betterave et d’un élément top secret. Il le présente comme un régénérateur. Bon pour l’organisme. Bon pour le moral. Bon pour tout. Il sort un flacon de sa veste. Juste avant d’annoncer un prix, il récupère le serpent qui se carapatait. Il le jette sans ménagement. Il fait une pause. Le suspense est insoutenable. Puis il indique un prix à trois cent pesos. La foule frémit. Mais comme il est généreux, il ne le fera qu’à cinquante pesos. L’argent ne l’intéresse pas, il veut apporter le bien-être aux gens et leur faire découvrir des produits naturels, bon pour la santé. Des hommes et femmes, certains de faire une bonne affaire achètent. Il en vend cinq ou six.
Il a un discours tout fait, bien rôdé : « Prenez des plantes, des herbes et non des drogues. Les plantes soignent. Les drogues détruisent ». Un peu basique mais ça marche plutôt bien.

Il finit avec un discours alarmiste sur les yeux. D’après lui, la cécité menace la plupart des femmes indigènes à cause de la fumée qui sort du foyer lorsqu’elles cuisinent tortillas et frijoles. Il leur recommande de bien faire attention à leurs yeux car « la vue, c’est le miroir de l’âme. La vue, c’est la vie. ». Il se fait poète. Un petit flacon dans la main, il crie : « quelques gouttes et tu sauveras ton âme ». On dirait presque un prédicateur. Il continue et crie « Seulement vingt pesos. Mais qu’est-ce-que c’est que vingt misérables pesitos pour continuer à voir et à s’occuper de la chose la plus importante au monde : SA FAMILLE ». Il est au bord de l’exaltation. La foule aussi. Elle veut acheter. Protéger sa famille en péril. Les femmes se précipitent. Celles qui n’achètent pas ont déjà soit le savon aux plantes, soit la poudre magique dans les bras…

Après plus d’une heure de palabres, quasi tous ceux qui l’ont écoutés ont acheté un de ces produits. Personne ne lui a demandé d’où ils venaient. Personne n’a omis la moindre objection. Aucune méfiance, juste une écoute presque sacrée.
L’homme, content de lui, range ses serpents et compte ses billets. La matinée semble avoir été fructueuse. Il part. Un magicien prend sa place. La foule se rapproche. Prête encore à déverser quelques pesitos.

La Realidad, Chiapas, 26 janvier 2015

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