De la beauté des âmes à la bassesse des hommes. Une journée à Candelaria.

             Candelaria. À quelques kilomètres de San Cristóbal de las Casas. Première halte chez la mère de Flor et Estrella. Petit-déjeuner, café, tamales (1) et bouillon de poule. Un rai de lumière tombe sur la marmite. La mère, petit oiseau fragile, s’agite autour du feu. Un petit chaton joue avec un fil pendant que la gamine hypnotisée regarde un dessin animé. Tout est figé couleur pastel. Comme dans une peinture réaliste.
Aujourd’hui, deux février, le village à rendez-vous avec sa Vierge. Une fête pour l’honorer, la remercier de sa présence perpétuelle auprès des plus pauvres. En ce jour, la vierge de Candelaria s’est faite toute belle. La fête peut commencer !

          Direction l’église, en haut d’une petite colline. Elle est toute pimpante de couleur. Bleue et blanche, ornée de papier picada. Sur la route, des moutons et des béliers, leur laine est utilisée pour faire le costume traditionnel : jupe longue noire pour les femmes et tunique blanche pour les hommes. Certains portent sur la tête un turban blanc qui leur donne un faux-air de corsaire. D’autant plus que la majorité arbore barbiche ou moustache. D’autres s’abritent sous un élégant sombrero blanc.
À l’intérieur de l’église, pas un seul banc. Juste un autel avec au sol des centaines de bougies. Une lumière douce tamise la vierge de Candelaria, entourée de milliers de fleurs multicolores. Un homme s’agenouille, tête nue. À ses côtés, les femmes patientent. Ambiance de recueillement et d’encens.
Dehors, des dizaines de marmites mijotent à côté du terrain de basket, le centre névralgique de la fête. Les hommes s’en occupent. Les femmes, quant à elles, sont près d’une table fleurie. Une mère pose un voile blanc sur la chevelure noir de jais de sa fille. D’autres femmes plus âgées s’ornent les nattes de rubans blancs. Chacune, à sa façon, honore la vierge.  Un groupe musical anime l’attente.

       En fin de matinée, la procession commence. Des hommes en tête portent la vierge . Les femmes aux voiles immaculés entament la marche. Des hommes aux chapeaux pointus ornés de rubans multicolores, tunique rouge et noir, clochettes aux chevilles s’avancent, bondissants. Leurs yeux sont cachés par d’immenses lunettes de soleil. Derrière eux, trois accordéons et d’autres musiciens rythment la marche.
Des femmes, châles de couleur sur la tête, défilent en silence. Elles ressemblent,  à s’y méprendre, à des madones éplorées, toutes droites sorties d’un tableau de Rufino Tamayo.

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Une très jeune fille, avec un nouveau-né dans les bras, lève la tête. Elle a un énorme coquard sur l’œil droit. Les regards se croisent, se défilent. Les têtes se baissent. Comme pour ne pas voir celle que l’on pourrait être…
Dans la foule, seulement deux « gringos », visibles comme une flaque de sang dans un champ de neige. Les enfants les regardent, les yeux grands ouverts, se cachant dans les jupons de leur mère. Tout leur visage exprime l’effroi, leur bouche semblant murmurer : « Mais c’est qui ces êtres étranges. ? À la peau claire et aux vêtements bizarres ? Viennent-ils d’une autre planète ? Vont-ils me dévorer tout cru ?». Mais la peur ne dure qu’un temps et très vite, les gamins regardent ailleurs patientant sagement sous un soleil ardent. Pourtant, ni les femmes, ni les enfants ne manifestent la moindre impatience. La solennité est dans toutes les attitudes. La foule immensément silencieuse ramène la vierge devant l’église.
Un marchand de glace fait la joie des enfants. Une grande majorité de personnes achètent des fruits, des cacahuètes, des sandwichs pressentant que la cérémonie va prendre tout son temps. La foule se parle peu. Quelques chuchotements. Des brides d’une voix millénaire. Rien de plus que le silence du ciel. Rien de moins que la beauté de ces visages sans âge.

             Sur le parvis de l’église, sous un immense bâche verte, la messe commence. Le curé prêche en tzotzil, la langue des indigènes de cette région. Une langue vieille comme leur tradition. Des chants s’élèvent. La foule s’agenouille. Seul le murmure du prête brise la paix du lieu. Ses mots se posent comme des battements d’aile sur la tête de ses humbles serviteurs.
À midi, les cloches sonnent. Les pétards s’envolent. Imperturbable, le prêtre continue son sermon. C’est le moment des confirmations. Un jeune garçon s’approche et décline son prénom, Geronimo, d’une voix chevrotante. Il récite une prière en hésitant, en cherchant ses mots. Le vent couvre sa voix fluette. Il repart sous de timides applaudissements. Il laisse sa place à ses compagnons. Sans aucun regret.
Une trompette s’élève, déchirant l’air de sa triste lamentation. Tout s’immobilise. On est en plein cœur du sublime. Une voix vibrante de vie jette des ponts vers le passé. On traverse le temps. On se retrouve au cœur d’une faille entre modernité et tradition, entre croyance et animisme. Un syncrétisme simple qui n’a pas besoin de mot ni de concept pour exister. Juste une émotion, une foi qui vient du fond du cœur de ces simples paysans des altos du Chiapas.
Les maracas prennent le relais. Les corps oscillent au rythme des percussions. Petit mouvement à droite. Puis un pas à gauche. Les hommes dansent, les yeux vers le ciel. Les femmes ondulent, imperceptiblement, les yeux au sol. Une transe tout en douceur. Pour clore la cérémonie, pour honorer la vierge de la Candeleria. Pour déguster le corps du Christ. En mouvement. En musique. À ce moment précis, la communion des corps et des âmes prend tout son sens.
Puis, les hommes et les femmes rentrent à l’intérieur de l’église. Ils se prosternent devant l’autel. Dans un coin, trois femmes, châles blancs sur la tête s’inclinent devant les bougies. Statues immobiles. Figées dans leur foi. Illuminée par leur espérance.
Le silence n’est plus que dévotion et piété. Soudain, un cri claque dans l’air brûlant de soleil et de foi : «  Viva la Virgen. Viva ! ». Un air de mariachis, sorti dont on ne sait où, fracasse la ferveur ambiante. Des applaudissements. Le sacré devient profane. Le silence se fait musique.

             La messe est finie. Le spectacle politique peut commencer. Tout le monde se retrouve sur le terrain de basket. Les autorités du village s’assoient sur un banc. Les autres sur les tribunes de béton. Posh (2) pour eux et sodas pour le reste. Les danseurs animent les temps morts. Étendard au vent, ils font une haie d’honneur au candidat aux prochaines élections des députés, revêtu de la peau de bête traditionnelle.
Avec sa moustache, sa tête de vainqueur, son sourire de pacotille et sa poignée de main facile, il  donne un autre ton à la fête de la Candelaria. Le clientélisme prend le pas sur le sacré. Un serviteur amène un gros carton rempli de cannes. Un autre amène un fauteuil roulant, impensable dans un village tout en dénivelé où les routes ne sont que pierres, trous et bosses. Mais peut-être qu’il envisage de créer un camel trophy handi-sport? Impossible ici mais cela l’importe peu, il est là pour qu’on vote pour lui. Il n’y pas d’autres raisons. Du cynisme à l’état pur.
Des petits vieux s’avancent vers lui, craintifs. Toutes dents dehors, le futur député leur tend une canne et ose même faire une démonstration de cette canne amovible. Il n’a peur ni du ridicule ni de la flagornerie excessive. Un photographe immortalise l’instant. Une encore plus vieille est presque portée par ses sbires. Elle a le regard absent. Indifférente aux honneurs. D’autres la suivent et réclament leur dû. Le candidat regarde le carton se vider. D’autres viennent d’un autre coin de la place. Son sourire se crispe. Une ombre passe dans ses yeux, on en viendrait presque à souhaiter un assaut des petits vieux en colère. Qui le piétineraient. Qui le lyncheraient d’un tel outrage à leur jeunesse envolée. Mais rien ne se passe. D’un geste autoritaire, le candidat clôt sa petite sauterie. Et dans un sourire qui ne trompe personne, il leur donne rendez-vous pour les prochaines élections en juin 2015…

             Une fête gâchée. En quelques flashs. Vite oublier tout cela. Repartir à l’intérieur de l’église. Revenir au sacré. Oublier la bassesse des hommes. Et sur le chemin du retour, retrouver le sourire en entendant un chauffeur de taxi proclamer « Là, ils viennent tous nous voir. Ils nous distribuent des cadeaux. Nous, on les prend, on n’est pas des idiots mais après dans l’urne, on fera ce que l’on veut. C’est tout ! ». Une lucidité à toute épreuve. Les politiques peuvent aller se rhabiller. Le peuple sait ce qu’il doit faire. Adelante compañeros !!

Cuernavaca, Etat de Morelos, 9 mars 2015

 (1) Feuilleté de maïs fourré au poulet, au frijole et enveloppée dans une feuille de maïs ou de banane

(2) Eau-de-vie élaborée à base de maïs, très important pour la culture maya, qui s’utilisait de manière cérémonial et qui aujourd’hui est devenu un symbole de fraternité entre les membres d’une communauté.

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