El olvido peor que la muerte

         Il y a des souvenirs qui vous poursuivent longtemps. Un cours d’espagnol. Au collège. Il y a quelques années déjà. Un livre. Une photo toute simple : une tombe éclairée par des bougies, des fleurs colorées, des musiciens et au sol, quelques verres d’alcool. Une image représentant El dia de los muertos au Mexique. Une photo qui respire la joie. Loin de nos douloureuses Toussaints.  A jamais ancrée en moi…
Et si j’allais là-bas un jour, à la rencontre de cette photo ? Et assouvir une fois pour toute cette réminiscence du passé. J’y aurais mis du temps. Plus de vingt ans. Pour retrouver cette photo ou presque…

             Oaxaca. Octobre 2017. La mort a pris d’assaut la ville. Des fleurs de cempesuchil, sorte d’oeillets jaune-orangée, à chaque coin de rue, des catrinas (1) joyeuses sur les murs, dans les magasins, dans les restaurants. Partout. Omniprésentes. En tenue de soirée. Élégantes. Prêtes pour la fête !
Sur les étals du marché, c’est la profusion. Des têtes de morts, calaveras, en sucre, en chocolat, en pain d’épice en veux-tu en voilà ! Et l’incontournable pain de muerto mais aussi du mole, du chocolat, des fruits. Plus loin, des fleurs toutes plus colorées les unes que les autres. Et tous les stands de papier picada pour décorer sa maison, et en suspension, tous les masques et costumes de squelette. D’autres masques moins traditionnels mais toujours dans le thème : les diablotins, les zombies, Frankenstein et ses copains.
Et dans le secret des maisons se prépare l’autel en la mémoire des absents. Quelques incontournables, le papier picada pour donner un air de fête, les bougies pour guider le mort vers les vivants, un verre d’eau pour apaiser la soif après ce long chemin, une photo souriante pour la plupart et tout ce que la personne disparue aimait : cigarettes, mezcal, bières, poulet au mole, fruits. Et du copal, de l’encens local, pour purifier les énergies. Une croyance tenace affirme que le défunt peut apporter prospérité (récolte abondante) ou malchance (maladies) selon la satisfaction ou non des rites accomplis. D’où le soin extrême apporté à la réalisation de l’autel.

Tout avait si bien commencé pourtant….
Un défilé pour lancer la semaine de festivité. La ville est en ébullition. Une foule bigarrée se cherche. Se perd et se retrouve dans les ruelles de la ville. Des catrinas de toutes tailles se dandinent sur les pavés. Des cachudos, mi-homme-mi-bête, bombent le torse et s’époumonent à en perdre haleine. Des diablotins se faufilent en riant. Ça chahute, ça crie, ça vocifère, ça s’interpelle de toute part. Les toutous, eux aussi sont à la fête. Un chihuahua à tête de rat, ou peut-être bien que c’est le contraire, porte un costume de squelette du plus bel effet.
Ici, rien de sacré. La mort est belle. Elle est disponible et s’offre à qui veut bien danser avec elle. Elle est tout à la fois, lascive, provocante, intimidante parfois, mais dangereuse, jamais !
Les bandas rythment le raffut au son d’une cumbia endiablée, et l’apparition d’un squelette géant articulé créé l’émoi. Des morts-vivants sur des échasses se poursuivent et à chaque mouvement, on a l’impression qu’ils vont s’affaler au sol mais d’un coup de reins rapide, ils se redressent. Et repartent à l’assaut du ciel. Bringuebalants mais bien vivants pour des morts !
À l’avant, des danseurs aztèques, perdus dans des fumées d’encens, scandent leurs rêves venus d’un autre siècle. Les tambours se font écho et nous amènent vers un monde disparu. L’envoûtement est total. Nous sommes pris entre deux mondes, entres deux ciels. Seuls et plusieurs à la fois.
Ce soir, nous sommes tous immortels.
Ce soir, la mort a bien d’autre chose à faire.
Elle est occupée.
Elle danse la cumbia !

             Mais bon, il est temps d’aller vivre son rêve. Direction le cimetière de Xoxocotlan. Sous le porche, « Highway to Hell », d’AC-DC nous accueille. Pas mal pour un entrée en matière. Il y a du monde. Beaucoup de monde, et surtout un nombre incalculable de touristes venus avec des tours-opérators. On avait beau le savoir, ça fait quand même quelque chose de voir toute cette faune appareillée de caméra, de smartphone, etc… Quasiment tous se sont grimé le visage en blanc pour ressembler à des catrinas de pacotille. Sûrement que le maquillage était compris dans le forfait…
On s’avance vers les tombes. Discrètement. On ne sait pas trop quoi faire. On regarde de loin, les décorations, les bougies. Soit les familles se recueillent. Soit elles se font prendre en photo. Et, nous au milieu, les bras ballants, on est de plus en plus mal à l’aise. Je prends quelques photos à la dérobée. Je me sens comme une voleuse d’âme. Complice d’un voyeurisme collectif.
A l’entrée, il y a même une mini-grue avec un spot de lumière qui tourne et dessous, une présentatrice de télé. Très belle. Brune. Une chevelure digne d’une pub l’Oréal. D’ailleurs, est-ce qu’on ne serait pas en train de tourner une réclame. Je ne sais pas. Je ne sais plus…
Une touriste quasiment allongée sur une tombe essaie de saisir une croix, dansante dans la lueur d’une bougie. C’est sûr, c’est très joli mais comme la flamme vacille, elle se dandine de façon grotesque. Impassible, une vieille femme aux longues tresses, arrange ses fleurs. Et dire que demain tout cela sera posté sur Facebook…
Je n’en peux plus. J’ai envie de sortir de mon rêve. De refermer le livre et partir à la recherche du premier verre de mezcal qui s’offre à moi..
Mais bon, les familles ne semblent pas plus gênées que cela, certaines interpellent les touristes et acceptent les photos, souriantes. D’autres racontent des anecdotes sur leurs défunts. Elles semblent contentes de partager leur histoire, leur culture. Je ne sais plus quoi penser…
On déambule et on croise des mariachis qui s’invitent en chanson auprès des familles. Des mélodies joyeuses qui arrachent des sourires. Contre le mur du fond, trois jeunes hommes, graffent une catrina sur une tombe et un vieux sound-blaster crachent un flow énergique. C’est sûrement en l’honneur de leur mère disparue. Une contrebasse bleu électrique s’avance dans la nuit, son porteur est si petit qu’on aurait presque l’impression qu’elle avance seule. Une fillette assise sur une tombe dévore une barbe-à-papa aussi rose que sa robe. Il y a pleins d’images à saisir mais on n’y arrive pas. On reste là, perdus, perplexes.
Je suis en plein dans mon rêve et pourtant, ce n’est pas mon rêve. Il y a quelque chose qui ne va pas. Un trop-plein. C’est presque une caricature, une publicité affriolante pour un magazine en papier glacé.
Mais je voulais quoi, être seule dans ce cimetière ? Et tant que j’y suis, pourquoi je ne demanderai pas le silence, le recueillement, la musique et des familles qui m’invitent sur les tombes comme une vieille amie.
Oui peut-être que les familles s’exhibent… Oui peut-être que les touristes sont indécents… Oui, il y a comme une ambiance de fête foraine… Mais bon, moi aussi je suis là. Moi aussi, je suis touriste et moi aussi, je viens pour voir, sentir, partager l’ambiance comme tous les autres. Et en quoi suis-je différente ? Et suis-je vraiment différente…
Toutes ces questions, ces doutes nous épuisent. On s’enfuit plus qu’on ne sort. Presque en courant…
Mon rêve a pris du plomb dans l’aile….

            Le lendemain, pas plus convaincu que cela, on part à Xochimilco pour la comparsa, sorte de défilé des gens et associations du quartier. Échaudés par la veille, on traverse le cimetière sans vraiment s’attarder. Une ambiance plus intime qu’à Xoxocotlan pourtant mais on n’a plus envie-là…
Sur l’esplanade de l’église, Batman et un acolyte portent un cercueil. Derrière, des musiciens entraînent une foule déguisée. Quelques touristes discrets. Rien à voir avec la folie de la dernière fois. Ici aussi, on retrouve la mort dans toute sa splendeur. Là, une catrina vêtue d’une robe rouge sang, fendue jusqu’à la cuisse laissant deviner une jarretière. Une autre porte des talons aussi haut que le ciel, peut-être pour attraper la pleine lune. Plus loin, un squelette en vélo fait des va-et-vient. Un fantôme patibulaire, sous un réverbère tremblotant, s’allume une clope. Comme une vision de la mort en kaléidoscope.
Premier arrêt dans la cour de maison. Une muxe (2) s’avance, très digne, dans une belle robe noire dentelée. La famille la guide vers l’autel où le mort patiente avec un petit verre de mescal. La prieuse lève sa voilette. Elle s’incline. Quelques mots, une bénédiction et la foule s’approche. La musique se déchaîne à nouveau. La famille invite plus de cinq cent personnes. Le sens de l’hospitalité grandeur nature. Au-dessus de nous, des plateaux avec des tamales (3) et du café circulent. Et le mezcal passe sous le manteau. Il suffit d’être à côté quand la bouteille passe. Pas très dur en fait…
Dans le cercueil, les offrandes se déposent : pains, fruits, cigarettes. Le patio est trop petit. Ça déborde dans la rue. Ça danse. Ça vibre à l’unisson. Les bouteilles d’alcool circulent. On boit, on trinque. A la mort! Pour qu’elle soit toujours aussi envoûtante.
La nuit va être belle nous murmure la lune. J’ai tellement envie de la croire…
D’autres autels, d’autres verres de mezcal. A chaque fois, la muxe reproduit le même rituel. Immuable. La lune se fait de plus en plus brillante. A un moment, discrètement, Batman dépose ses offrandes dans le coffre d’une voiture, histoire d’alléger un peu le cercueil mais chut, on a rien vu…
La soirée avance, la foule se fait moins dense. Nous, on reste fidèle au poste. On suit vaillamment. On longe des bâtisses rouge sombre, des patios fleuris. On grimpe des escaliers. On arriverait presque en haut de la montagne si une maisons accueillante ne nous arrêtait pas. Et immanquablement, la famille donne à manger et à boire. Pour nous remercier de visiter leurs défunts. Plus les verres se vident et plus la musique se fait toute-puissante. Tiens, un air connu ! Tout le monde le reprend en chœur. Mais c’est quoi déjà. ? Ah oui une chanson de Lila Downs « Mescalito ». Forcément !
Les musiciens jouent sans discontinuer. Ils sont épuisés de fatigue. Un trompettiste s’écroule sur un fauteuil mais la trêve sera de courte durée, ses collègues viennent le chercher et ils repartent de plus belle. Jouer jusqu’à plus soif, accompagner les morts dans leur sarabande infernale. Sans faillir ni renoncer à poursuivre cette nuit qui se veut éternelle
La musique palpite. La foule ondule en rythme. A côté de moi, une vieille Indienne, je l’invite à danser et chaque fois que je lui souris, elle met sa main devant sa bouche et me sourit aussi, timidement. C’est beau. C’est tout simple.
Un mariachi m’invite. Il a un beau sourire de bandit. Ma hanche heurte son pistolet. En riant et un peu bêtement aussi, je lui dis : « Heureusement qu’il est en plastique ». Sans rien dire, il me le dépose dans la main. Il pèse lourd. Trop lourd pour être un faux. Avec un demi-sourire, et peut-être un peu navré, il me dit : « Mais ce soir, il n’y pas de balles ! » Et si on dansait au lieu de parler… Ou bien si on reprenait un dernier verre…
La nuit s’allonge, les heures s’oublient. Les bouteilles de mezcal se vident et se remplissent comme par enchantement. Nous sommes presque aussi ronds que la lune. Et les étoiles se foutent un peu de nous…
On chaloupe de ruelles en ruelles, on tangue, on dérive parfois mais on ne s’échoue jamais vraiment. La musique comme un filament dans la nuit. On accoste face à une colline constellée des lumières de Oaxaca. C’est beau une ville la nuit comme dirait l’autre…

Il est six heures du matin
La nuit a filé à toute allure
La lune s’est envolée sans mot dire
Les verres sont vides
Il est temps de rentrer

Parfois, il faut savoir s’absenter de ses rêves
Se laisser prendre par surprise
Et se retrouver presque par hasard
Au bon moment, au bon endroit
Dans une improbable bacchanale mexicaine
Et juste avant de sombrer, se remémorer une phrase entendu ces jours-ci
« El olvido peor que la muerte » .
Ici, pas de crainte, les morts ne seront jamais oubliés.

Puerto Escondido, le 13 novembre 2017.
Traba

(1 ) Il s’agit d’un squelette féminin, vêtu de riches habits et portant généralement un chapeau. dessiné par José Guadalupe Posada, excellent graveur et illustrateur mexicain.
(2) Homme qui vit et se vêtit en femme, principalement dans l’isthme de Tehuantepec. Voir un précédent article sur ce blog.
(3) Papillote contenant une sorte de farce, cuite puis enveloppée dans une feuille de maïs ou de bananier.

Une petite playslist pour se mettre dans l’ambiance

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5 réflexions sur “El olvido peor que la muerte

  1. Holà. Je rentre du boulot (et oui y en a qui tafe !) et je tombe sur ton texte… Et j’ai comme des envies de danser, de chanter, de boire du mescal… Et d arrêter de taffer et de venir vous rejoindre !!

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