Séisme et coup bas

         A Laura, partie boxer dans les étoiles…

             7 Septembre 2017. La nuit est noire. Pedro n’a pas sommeil. Tranquille dans son salon, il regarde la télé. Soudain, tout s’arrête. La terre tremble. Les murs vacillent. Les objets tombent. Il est exactement 23h49. Un séisme d’une magnitude de 8.2 vient de secouer l’état de Oaxaca. L’épicentre se situe dans le Pacifique, tout près de l’Isthme de Tehuantepec.
La maison de Pedro, à Union Hidalgo, n’est plus que ruines et désolation. Comme celle de tant d’autres dans cette région. Les victimes se comptent par centaines, les dégâts sont colossaux. Mais la terre n’a pas fini de rugir, le 19 septembre (1), un autre séisme frappe la capitale d’une magnitude de 7.1. Plusieurs milliers de répliques suivent. La Nature, toujours en colère, largue ses eaux. Des pluies torrentielles s’abattent sur des sinistrés déjà bien au-delà de la désespérance.
Le pays est en état de choc et pourtant, dès les premières heures, une chaîne de solidarité incroyable se met en place. Face aux caméras, le président Enrique Peña Nieto ne sait que vendre mensonges et fausses promesses. Il est évident que les aides gouvernementales ne sont là que pour duper les gens. Mais dans l’Isthme, un groupe d’irréductibles a décidé de ne pas se laisser faire.

             Deux mois plus tard. À Juchitán, la première impression est d’être là, juste après un monstrueux bombardement. Partout où le regard se pose, des décombres, des maisons aux murs arrachés, des toits éventrés, des bouts de tôles qui pendent lamentablement, des fenêtres inutilement ouvertes sur le vide, un escalier en fer qui ne mènera plus jamais nulle part. Des tentes pour les sinistrés ont pris place dans la béance des maisons. Là, un drapeau canadien. Plus loin, un logo chinois. L’aide internationale est là. Comme d’habitude en ces temps de catastrophe naturelle. Même si certaines rumeurs prétendent que dans un pays aussi corrompu, l’argent n’ira pas forcément à ceux qui en ont le plus besoin.
Dans le centre, la pendule de la mairie s’est arrêtée sur le chiffre 11. Le temps s’est figé cette nuit fatale du 7 septembre. Le marché, orgueil de la ville, a trouvé refuge sur la place. Des stands de fortunes serrés les uns contre les autres comme pour se tenir chaud. Il y a dans l’air comme une désolation, un fatalisme, peut-être même la peur qui se lit dans le regard des femmes. Certaines disent qu’elles entendent la mer gronder comme si une catastrophe encore plus grande pouvait encore se produire.
Pour autant, la vie continue. Les femmes sont belles, vêtues de leur huipil traditionnel, des fleurs dans les tresses et elles font ce qu’elles font depuis des années et des années, vendre les produits de la région. Parfois, un rire soufflé par le vent chaud ramènent les bribes d’un éclat d’antan. Les iguanes qui trônaient fièrement dans les arbres ont disparu. Il reste juste le cri strident des corneilles qui s’égosillent dès la nuit venue. Une ambiance étrange au milieu des décombres et des visages fatigués. L’apocalypse. Quelques jours après…

             À Union Hidalgo, à quelques encablures de là. Même constat. Même scène de dévastation. Ici, les bulldozers ont déjà commencé leur sinistre danse. Face à l’incurie du gouvernement et à la gestion catastrophique de la crise, quelques habitants de l’isthme ont crée un « Consejo Regional por la Reconstitución de Nuestros Pueblos del Istmo de Tehuantepec », qui comprend les communautés d’Ixtepec, d’Ixtaltepec, d’Unión Hidalgo et de San Mateo del Mar. Ce conseil a pour objectif de contre-carrer les plans de destruction massive du gouvernement et d’essayer au maximum de préserver l’habitat de la région. D’autant plus que les maisons construites avec du matériel traditionnel (roseau, palmes) ne sont pas prises en considération.
Le gouvernement ne sait que détruire et reconstruire des maisons sans âme. Évidemment, les gens apeurés, encore sous le poids du choc n’ont pas pu ou pas su défendre leur maison. Des soi-disant experts sont rapidement arrivés sur le terrain et ont hiérarchisé les dégâts : maison totalement détruite, partiellement détruite ou celles qui peuvent être restaurées. Pour les deux premières, la seule solution était la démolition. Certaines personnes hésitaient. C’était quand même la maison où ils étaient nés, la maison où avait toujours vécu leur famille. Ils voulaient réfléchir, prendre le temps mais ces rapaces ont su jouer de la peur, de l’émotion pour inciter les gens à détruire. Ils ont agité sous leur nez des cartes d’indemnisation pour acheter du matériel à hauteur de 90 000 pesos et 30 000 pesos pour la main d’œuvre. Mais à ce prix-là, évidemment, cela sera des maisons modernes, juste bonnes à dormir. La maison traditionnelle avec son patio, ses espaces de convivialités n’aura plus de raison d’être. Et pour poser son hamac, il faudra aller se faire voir ailleurs. Mais dans nos temps de rentabilité et d’efficacité qui a besoin d’un hamac ?
De plus, ces cartes ne sont valables que dans certains magasins ou dans certaines grandes chaînes qui appartiennent le plus souvent à l’oligarchie locale. Nous sommes en plein dans la stratégie du choc décrit par Naomie Klein et dont l’excellent article de Subversiones (2) se fait l’écho : « Pour ces entreprises, il est nécessaire que le territoire soit nettoyé pour pouvoir agir. C’est un commerce lucratif pour les multinationales. Les gens sont inquiets, en état de choc et le gouvernement ne fait que profiter de la terreur des gens ». Derrière ces grandes manœuvres se cache une réelle volonté d’uniformiser les façons de vivre, d’éliminer la capacité de chacun à prendre des décisions et de s’auto-organiser, de policer les esprits rebelles qui s’échauffent bien trop souvent dans ce petit coin du Mexique (3). D’ailleurs, dès le lendemain du séisme, l’armée sous prétexte d’apporter de l’aide et des vivres est entrée en force et depuis, elle n’a pas quitté les lieux. Une militarisation qui ne dit pas son nom mais qui est là pour sécuriser une zone et la vendre aux plus offrants. Carlos Manzo (4), ne dit pas autre chose : « Les terrains de basket et les écoles se sont transformés en quartiers militaires, où la « cohabitation » d’éléments de la marine et de l’armée ont permis que les citoyens concernés considèrent cela comme quelque chose de « normal » et « nécessaire » pour « garantir leur sécurité ».

À Union Hidalgo, la résistance s’organise avec le « Consejo ciudadano para la reconstrucion de Union Hidalgo ». Ici, 1000 maisons ont été détruites sur 4000 environs ce qui touche près de 14000 personnes. Par contre, aucune éolienne n’est tombée mais l’activité à due être arrêtée plusieurs jours, ce qui a représenté d’énormes pertes financières. C’est toujours ça à prendre, ont du penser tout haut les militants et habitants de l’Isthme.
Le conseil a organisé des réunions pour révéler les manipulations de l’information par le gouvernement, dénoncer cette sordide gestion de la peur, germe d’une psychose collective qui profite clairement à leurs intérêts de classe. Il a également fait un recensement des sinistrés qui n’ont pas reçu d’aide, à savoir près de 741 personnes. Selon eux, cela s’expliquerait par le fait que le président municipal a d’abord aidé ses « amis » et les personnes affiliées à son parti. Son objectif est clair dénoncer les violations des droits des sinistrés et mettre à jour la corruption généralisée des élites.
Le cynisme du gouvernement est tel qu’ils ont, les jours qui ont suivi le tremblement de terre, élaboré un document intitulé « Brochure pour un renforcement de la maison rurale d’auto-constrution contre les séismes et les ouragans ». Ce livret n’a jamais été distribué mais le Conseil en ayant eu vent a décidé de le reprendre à son compte et de le faire parvenir aux sinistrés de l’Isthme. L’idée étant de permettre à tout un chacun de reconstruire une maison en adobe, en terre, en bois, en brique selon les traditions propre de la région. Conscientiser les habitants, lutter pour ne pas effacer la mémoire collective. Pour que demain, les générations futures puissent apprécier et profiter de l’héritage laissé par leurs ancêtres.
Ces bureaucrates sans scrupule ont même trouvé pour cette brochure une formule qui pourrait s’apparenter à un slogan de lutte : «  Les mains de nos grands-pères, nous les ont donnés, { les maisons }, les nôtres les défendrons ». Avec une telle idée, ce livret ne pouvait pas rester oublié dans les cartons. Prendre à revers le gouvernement avec ses propres mots et aiguiser la force collective d’un peuple qui souffre, telle est la motivation jubilatoire du Conseil.
Face à la pression du gouvernement pour détruire, le Conseil a fait du porte-à-porte pour rassurer les gens et évaluer, avec la collaboration d’architectes militants, comment restaurer l’habitat traditionnel afin de préserver les us et coutumes bien spécifiques de l’Isthme. Plusieurs soirs par semaine, un petit groupe de personnes motivées viennent partager des discussions autour de l’auto-construction. L’architecte tente de répondre aux questions techniques mais souvent, les habitants semblent plus experts que lui en ce qui concerne les matériaux et les espaces adéquats d’une maison traditionnelle. Dans ces réunions, l’idée est de créer ensemble un premier prototype sur un terrain collectif appartenant à des jeunes du village, vivants à la capitale. La seule condition est que le projet serve une cause communautaire. Ce lieu serait une maison populaire avec une bibliothèque, des espaces de réunions, une cantine et pourquoi pas un espace de projection. Ils rêvent tout haut et Carlos Manzo en profite pour souligner le paradoxe de la situation ; « ce tremblement de terre tout autant dramatique qu’il fut est aussi le moment pour ouvrir les gens à d’autres formes de vivre ensemble et à revaloriser l’habitat traditionnel. En reconstruisant ensemble, cela va nous permettre de dépasser la catastrophe».
Une espérance à toute épreuve qui se retrouve à travers Pedro, un petit bonhomme rondouillard, avec un bandana sous son sombrero. Il rigole tout le temps, fait des blagues et si l’envie lui vient, il peut se mettre à chanter un corrido mexicain. On est loin d’imaginer que sa maison a été détruite il y a deux mois. Même le saint sur son autel en avait perdu la tête. Un vrai drame personnel et pourtant, les conseils avisés, la proximité et le soutien ont permis à Pedro de prendre une décision en toute connaissance de cause. En effet, le lendemain du séisme, Pedro face à l’ampleur des dégâts, était persuadé qu’il ne pouvait pas « sauver » sa maison. Cela lui brisait le cœur, cette maison avait été construire par son grand-père, elle avait vu naître sa mère. C’était son havre de paix lorsqu’il revenait de ses multiples voyages professionnels au Mexique autant qu’au États-Unis. Et malgré la pression des « experts du gouvernement », il a pris le temps de discuter avec le Conseil et dès qu’il a su qu’il pouvait la restaurer, il n’a pas hésité. En attendant, Pedro vit dans son atelier de ferronnerie avec sa femme et sa fille, la musique en fond sonore pour se donner du baume au cœur.
Depuis la catastrophe, chaque dimanche, des tequios (5) s’organisent avec d’autres sinistrés pour déblayer les décombres, enlever les tuiles, faire sauter le revêtement des murs pour laisser libre champ aux maçons qui viendront après. Ce dimanche-là, c’était, chez José Arenas, fondateur du collectif Binni Cubi et animateur de la Otra Radio. Forcément, Pedro arrive avec son poste et la musique des Apson, bluette des années 60 rythme les coups de pelles et le ballet des brouettes. La douleur se dissout dans l’effort et donne une autre couleur à la communauté.
D’autres aussi s’organisent comme ce collectif « Mujer en defensa de la vida » qui organise chaque jour un repas communautaire. Ici, manger est tout à la fois une aide précieuse pour ceux qui ont tout perdu mais c’est aussi un moment pour se rencontrer, se rassurer, se réchauffer l’âme au pied d’un arbre centenaire. On peut y rencontrer des étudiants de Veracruz qui viennent donner bénévolement une aide psychologique, des médecins pour prendre la tension, des ateliers pour les enfants, des musiciens pour soulager les âmes en peine, etc…

             La nuit tombe sur Union Hidalgo, les bulldozers immobiles n’intimident plus personne. Sur un terrain de basket encore parsemé de décombres, des femmes dansent la zumba. Un défoulement collectif pour transcender l’horreur. Se retrouver, reconstruire ensemble et ne plus se laisser berner par ces hommes politiques sans foi ni loi. À Union Hidalgo, la petite flamme de la résistance n’est pas prête de s’éteindre. Ce séisme a même permis de rallumer une nouvelle étincelle. Les compagnies minières et éoliennes n’ont qu’à bien se tenir !

Chipalchingo, le 5 décembre 2017.
Traba

(1) Le 19 septembre 1985, la capitale du pays avait été frappé par un tremblement de terre qui avait causé la mort plus de 10 000 personnes.
(2) « México: Se aplica doctrina del shock tras terremoto en Oaxaca », 11 Octobre 2017 ; https://subversiones.org/archivos/130811 en version originale
(3) Depuis 1994, les pécheurs et habitants de l’isthme luttent contre l’implantation de parc éolienne. Spoliés par des pouvoirs publics corrompus, la région compte aujourd’hui près de 21 parcs dans le corrridor de l’isthme. Ce territoire est devenu zone d’économie spéciale, ultra-libérale où prévaut incitations fiscales, droits de douanes favorables, etc…
(4) Diplômé en économie et en sciences sociales. Il vit et milite à Union Hidalgo. Il a publié « Comunalidad. Resistencia indígena y neocolonialismo en el Istmo de Tehuantepec. Siglos XVI-XXI, 2011 ». Il a été assesseur pour l’EZLN dans le processus des dialogues de San-Andrès en 1996 et participe activement au Conseil National Indigène (CNI).
(5) C’est une tradition dans l’État de Oaxaca qui consiste à ce que chaque membre de la communauté effectue un travail collectif comme réparer une chaussée, nettoyer un canal, etc…

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6 réflexions sur “Séisme et coup bas

  1. Nous nous sommes un peu perdus dans la montagne il y a quelques jours et nous sommes tombés sur les ruines de l’ancien village de Varnakas – une quarantaine de maisons, un lavoir, une église – tout en pierre taillée, avec des fenêtres et des portes voûtées, dans un vallon un peu plus verdoyant que les pics qui encerclent le lieu. Le village a été détruit en 72 ou 74 suite à un tremblement de terre. C’était du temps des colonels. Tous les habitants sont partis et ont reconstruit Varnakas, dans la plaine, dans la continuité de Kandila, des maisons qui bordent la route. Un éleveur a posé des tôles en fer sur quatre murs restant et c’est l’étable pour quelques vaches qui paissent dans les quelques prés un peu verst en cette saison. Grèce solidaire ! Bises

  2. Un texte avec du coeur, une réflexion politique et la solidarité de Jacques et des autres envers les camarades grecs et grecques. MAGNIFIQUE !
    Et nous les TOULOUSAIN(E)S avec de nombreux jeunes, hier, devant le consulat israélien faisant ondoyer l’immense et beau drapeau de la PALESTINE.
    VIVA L’INTIFADA ! PALESTINE VIVRA, PALESTINE VAINCRA !
    Un beso muy fuerte Verónica y Patxi

  3. Merci pour cet immense hommage à ces femmes et hommes qui s’arc-boutent pour faire de leur terre et de leurs maisons un symbole de la reconstruction de notre humanité. J’aimerai y être, tirer la brouette ou cuisiner avec elles! Vero, autorises-tu MV13 de mettre cet article sur le site de MB?
    Bises à vous

  4. Pingback: Marichuy en terre Chontal. No a la mineria ! | de l'autre coté du charco

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