Ejido Tila. Une histoire en train de s’écrire

            «  Si no hay justicia para el pueblo que no haya paz para el gobierno ». Depuis le 16 décembre 2015, les ejidatarios (1) de Tila ont repris cette formule à la lettre. Ce jour-là, ils ont expulsé la mairie qui les avait abusés depuis bien trop longtemps. Deux ans plus tard, ils sont toujours là et ils s’apprêtent à fêter leur anniversaire en tant que peuple originaire autonome. Et comme cadeau d’anniversaire, la présence de Marichuy, la porte-parole du Conseil Indigène de Gouvernement (CIG).
Mais pour comprendre la lutte qui se joue sur ce territoire ch’ole, il nous faut revenir aux temps de la révolution mexicaine qui avait pour devise, la fameuse phrase d’Emiliano Zapata : « La terre appartient à ceux qui la travaillent ».

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Ejido Tila.

             Petit détour historique. Parce que les petites histoires naissent toujours de la grande Histoire. En 1911, la terre est essentiellement entre les mains de grands propriétaires terriens, los latifundios, et la plupart des paysans sont des paysans sans terre (2). Zapata lance alors le plan d’Ayala, signé le 28 Novembre 1911, dont les revendications sont les suivantes : restitution des terres prises aux villages pendant la dictature de Porfirio Diaz et redistribution agraire des plus vastes haciendas, avec indemnités.
En 1915, promulgation de la loi de réforme agraire, dont les principes sont intégrés dans l’article 27 de la Constitution de 1917 : limitation du droit de propriété foncière des étrangers, droit des paysans à récupérer les terres usurpées, fractionnement des haciendas, inaliénabilité des terres redistribuées, remise des terres sous forme d’ejidos. Ces ejidos sont des organisations foncières qui regroupent l’ensemble des bénéficiaires d’une dotation agraire, les ejidatarios. Ces terres sont d’usage commun, en opposition à la propriété privée. Le modèle initial de l’ejido s’inspire de la propriété communale, il combine des droits et des devoirs individuels et collectifs et interdit toute transaction foncière sur les parcelles redistribuées. Sur ces terres, une partie est dédiée au fundo legal à savoir une portion du terrain communal destinée à l’installation humaine, à la construction des demeures des ejidatarios, un héritage de la couronne espagnole datant de l’époque coloniale.

L’histoire de l’ejido Tila peut commencer.
La lutte pour la reconnaissance commence dès 1922 mais elle n’aboutit que quelques années plus tard. Le 30 Juillet 1934, les ejidatarios, au nombre de 836, sont reconnus comme légitimes propriétaires. L’assemblée ejidale (3) représente l’autorité suprême et détient les documents officiels comme la « carpeta basica », « Acta de Posesión » et le « Plano Definitivo », documents indispensables dans la longue lutte qui va les opposer à la cupidité des gouvernements qui vont se succéder. Leur lutte a aussi permis de récupérer 2466 hectares que s’étaient appropriés l’hacienda Pennsylvania et qui vient compléter ceux déjà existants ; le tout représentant un total de 5405 hectares.
À l’origine, le chef-lieu, la cabecera municipal, était situé sur la commune tseltal de Petalcingo mais suite à une épidémie et de manière totalement illégale, la cabecera va s’implanter sur le territoire de l’ejido Tila. Une cohabitation forcée va alors se mettre en place entre les autorités ejidales et la municipalité.
Dès 1961, les autorités locales ont essayé de récupérer des terres ejidales pour construire des routes et autres projets de destruction. Ils n’ont pas hésité à s’allier avec certains ejidatarios afin de promouvoir, à travers eux, la division du terrain communal. Cette récupération était surtout centrée sur les 130 hectares du fundo legal. Sur ces 130 hectares, 52 maisons avaient été construites, le reste était composé de plantations de bananiers, caféiers et de milpas (4). Il était donc impensable d’ôter ces terres cruciales à la vie quotidienne des ejidatarios et de leur famille. Sur ce territoire, se trouve également une grotte sacrée, haut lieu de pèlerinage. La municipalité a toujours l’idée saugrenue d’en faire un centre éco-touristique.
Le 30 septembre 1966, la municipalité de Tila, modifie illégalement le décrt présidentiel pour établir qu’une partie de la superficie correspondante à 130 hectares constituerait la zone urbaine. Un sale tour de passe-passe qui n’est pas encore réglé aujourd’hui.
Pour conforter l’hydre capitaliste, l’état a su s’armer de réformes pour répondre à ses appétits fonciers grandissants. Une nouvelle loi agraire a vu le jour le 26 février 1992, qui met fin à la distribution de terres par l’État. Elle redéfinit les droits de propriété dans les ejidos en autorisant (sous conditions) les transactions marchandes. Elle s’accompagne d’un programme de certification des droits ejidaux, le PROCEDE (Programa de certificación de derechos ejidales), qui ouvre la possibilité d’une privatisation des parcelles ejidales. Zapata et Villa doivent se retourner dans leurs tombes…
Une libéralisation économique qui ne tente même plus de cacher ses sordides intentions. Les paramilitaires de Paz y Justicia, agissant en coulisses. Entre 1995 et 2000, ce groupe a été responsable de la mort ou la disparition forcée de 122 indigènes et de 4 000 déplacés (5).
C’est sur ces terres du Chiapas que se joue la guerre de basse intensité orchestrée par l’armée fédérale contre les zapatistes de l’EZLN. Toutes velléités d’autonomie ou de résistance peuvent s’apparenter à une forme de soutien aux insurgés. D’ailleurs, l’ejido Tila, en 2005, affichera clairement sa solidarité en devenant adhérent à la sixième déclaration de la forêt Lacandone (6), proposée par le Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène-Commandement Général de l’EZLN.
Malgré les menaces et les coups bas, les ejidatarios n’ont jamais renoncé. Ils n’ont pas cessé de dénoncer, de poser des recours juridiques, qui ont été en leur faveur la plupart du temps. Comme cet amparo (7) de 1966 gagné définitivement en 1994 qui empêchait le gouvernement municipal de modifier les plans et de s’approprier les 130 hectares tant convoités. Mais contre toute attente, en 1982, un nouveau décret remet ces terres à l’avide municipalité.
Au moment des élections de 2005, la répression se fait de plus en plus forte. Un climat de violence et d’intimidation régit la vie des habitants. Des hélicoptères lâchent des gaz lacrymogènes sur le village pour semer la panique. Les paramilitaires, armés, harcèlent et menacent tous ceux qui veulent s’opposer. Un refrain vieux comme le monde…
Le 17 décembre 2008, un nouvel amparo exige la restitution des terres accaparées. Cette demande est restée lettre morte. En avril 2013, les ejidatarios portent alors une requête devant la Suprême Cour de Justice de la Nation (SCJN). La seule réponse de cette instance est de proposer une indemnisation de la cabecera municipal aux ejidatarios. Une réponse cinglante viendra des l’Assemblée constituante : «  Non à l’indemnisation. Oui, à la restitution ». Ils ne se prostitueront pas pour des terres qui leur appartiennent légalement. Un cynisme politique, à toute épreuve, qui viole leurs droits les plus élémentaires reconnus pourtant par la convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) en tant que peuple indigène (8). Rage et impuissance secouent leurs entrailles. Ils sont au bord de la révolte.
Pour autant, la résistance n’est pas vaine et peut se prévaloir de petites victoires face à l’ogre capitaliste, comme cet amparo de février 2016 qui a permis l’expulsion d’une base militaire, indûment située sur les terres ejidales.
Le 20 novembre, jour de commémoration de la révolution mexicaine, une énième manifestation est organisée pour exiger le respect de leurs droits, la restitution des terres usurpées. L’armée nationale, la marine, des hommes masqués les attendaient. Impuissants devant ce déploiement abusif de la force publique, ils rebroussent chemin. Pour mieux revenir. Un peu plus agacés par la situation et ce mépris qu’on ne cesse de leur cracher à la figure.
Le 16 décembre 2015, les ejidatarios organisent une marche pacifique mais au fur et à mesure, la colère sourde se transforme en une rage débordante. Ils décident alors de chasser ce gouvernement municipal, plus proche des bandes criminelles que soucieux de l’intérêt du peuple. Cette rage qu’ils avaient trop longtemps contenue, a jailli du fond de leur cœur: « Ya basta ! ». Ils ont marché sur la mairie qu’ils ont démoli en quelques heures. Les agents municipaux détalant comme des rats devant la force d’un peuple en colère.
Incontestablement, un jour historique, le gouvernement autonome de l’ejido Tila vient de voir le jour. Les ejidatarios avaient sûrement dans le cœur le souvenir de leurs ancêtres exploités, humiliés, méprisés. Ce jour-là, ils leur rendaient un peu de leur dignité.
Dans leur communiqué, ils déclarent : « La maison du mauvais gouvernement sera ré-utilisée au bénéfice du peuple. Avec notre auto-gouvernement, nous nous sentons mieux et nous avons expulsé la mairie de notre village. Ils sont partis à Limar et ils ont amené avec eux les problèmes et la délinquance organisée à laquelle ils appartiennent. Pour autant, à Limar ou ailleurs, personne ne les désirent. Personne ne désire un gouvernement corrompu et délinquant ».
Suite à la mise en place de l’auto-détermination, la tension est alors à son maximum. Les ejidatarios au centre de toutes les mauvaises intentions. D’ailleurs, le 20 décembre, à peine quelques jours après la célébration de l’autonomie, un policier municipal, qui n’a pas pu être identifié, tire sur un ejidatario, le blessant au torse.
Les femmes aussi font de la résistance; elles n’hésitent pas à prendre position publiquement comme lors de ce communiqué du 24 décembre 2015 : « Nous voulons dire au gouvernement qu’en tant que femmes, nous n’avons pas peur. Nous sommes disposées à lutter et à défendre les droits qui nous appartiennent, la terre comme propriété ejidale. Et empêcher qu’on nous impose ces reformes structurelles qui ne servent qu’à changer le régime social en propriété privée pour mieux faciliter le pillage des terres ». Des femmes fières de leur culture ch’ole, qui ont su maintenir un lien vivant avec leurs ancêtres. Pour cela, elles ne peuvent accepter les basses manœuvres politiques : « Nous n’allons pas accepter qu’ils nous expulsent de notre Terre-Mère parce que nous sommes nées ici, nous avons grandi ici. C’est ici que se trouve notre histoire, nos racines, nos morts, nos familles. Ici, nous avons semé et cultivé notre nourriture ». Pour les ch’ole, la terre n’est pas une marchandise. Comme un prolongement d’eux-mêmes qui va et qui vient entre le monde d’aujourd’hui et celui d’hier. Un sentiment d’appartenance qui n’est pas à vendre. À bon entendeur, salut !

             Lors d’une marche pour célébrer les 83 ans de l’existence de l’ejido, le 30 juillet 2017, ils se sont montrés déterminés à continuer la lutte malgré les pressions et intimidations perpétués par les élites en déroute : « Il est temps de nous unir comme peuple originaire pour défendre nos ejidos et droits constitutionnels dans tout le pays. Nous ne devons pas accepter les programmes et fausses aides gouvernementales qui transforment notre dignité en tant qu’êtres humains. Nous devons refuser tout type de manipulations et renvoyer les partis politiques qui sont tous de la même espèce. Nous, les paysans, nous sommes à la fois le passé, le présent et ceux de toujours. Plus jamais un Mexique sans nous ! ». Une histoire qui ne va pas s’arrêter, loin de là : « La lutte pour l’autonomie, est une histoire en train de s’écrire ». Des mots en totale harmonie avec le Conseil Indigène de Gouvernement. Et sa porte-parole, Marichuy ne pouvait que répondre favorablement à l’invitation lancée pour fêter les deux ans d’autonomie de l’ejido (9). La fête sera belle. Tout le village s’y prépare depuis des semaines déjà !

Traba, Oaxaca, 29 janvier 2018.

(1) Bénéficiaires d’une parcelle de l’ejido, terme que l’on définira plus précisément dans le paragraphe suivant.
(2) 97 % de la superficie cultivable se trouvait entre les mains de quelque 850familles. La grande majorité des haciendas avaient des superficies oscillant entre 10 et 100 000 hectares. https://www.monde-diplomatique.fr/1964/03/A/25871
(3) Elle est composée de trois membres (commissaire ejidal, secrétaire, trésorier) élus tous les trois ans par l’assemblée, elle constitue l’instance exécutive chargée d’appliquer les décisions prises par l’assemblée et de gérer les fonds propres de l’ejido ; le conseil de surveillance, composé de trois élus, chargé de contrôler la probité et la légitimité des actions du commissariat ejidal.
(4) Aussi appelée, les trois sœurs, c’est un système agricole ancestrale qui consiste à mettre en terre au même endroit du maïs, des haricots et des courges. Au Mexique, la milpa est le cœur de l’alimentation, un véritable moyen d’auto-subsistance pour les indigènes.
(5) La jornada, Elio Henríquez, 8 janvier 2016
(6) http://enlacezapatista.ezln.org.mx/sdsl-fr
(7) Mécanisme juridique qui permet aux particuliers d’exercer une requête directe en contrôle de constitutionnalité.Il existe surtout dans le système de droit hispanophone.
(8) Signée en 1989, elle est basée sur le respect des cultures et des modes de vie de ces peuples et elle reconnaît leur droit à la terre et aux ressources naturelles ainsi que leur droit de définir leurs propres priorités en matière de développement. Elle a pour ambition de faire disparaître les pratiques discriminatoires dont ils sont victimes et de leur permettre de prendre part aux décisions qui affectent leur existence.
(9) Site internet de l’ejido Tila : http://laotraejidotila.blogspot.mx
Plusieurs articles de qualité sur : https://subversiones.org/?s=tila

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Une réflexion sur “Ejido Tila. Une histoire en train de s’écrire

  1. Je suis attachée à la terre marseillaise et à sa mer et parfois je me demande si je n’aurai pas du partir avec vous. Il faudra que je t’interview prochainement, Traba, pour savoir comment tu fais pour ces papiers si riches de couleur et de sentiments généreux.

    Bisous à vous 2

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