Carnaval de Yolotepec. Primeros pasos

             Qui aurait cru que Google nous donnerait un des plus beaux moments de ce voyage ? Une recherche Internet sur des carnavals traditionnels dans l’État de Oaxaca. Un petit carnaval nous attire l’attention. Celui de San Juan Yolotepec, en région Mixtèque. Un village qui n’apparaît presque pas sur la carte. Il y a tout de même une page internet.  Dernière publication en 2011… On envoie un petit mail, comme une bouteille à la mer. Et à notre grande surprise, Fernando nous répond avec empressement et nous invite à venir faire la fête du Carnaval. Une autre surprise : sa maison est notre maison. Nous partons sans trop savoir à quoi nous attendre. Tout en pressentant bien que nous allons vivre quelque chose de fort et d’unique. Une telle générosité dans l’invitation ne peut que donner une belle et grande fête. Et nous voilà partis, le cœur battant à la rencontre des Chilolos, les danseurs du Carnaval.

 

 

             Danser sur les jours inutiles, telle est la fonction de ce carnaval (1). Un carnaval dont il est difficile de remonter l’histoire. Mais les vieux racontent qu’au début du XXe siècle, des villageois qui étaient partis travailler dans l’état de Veracruz revinrent fort troublés de toutes les fêtes qu’ils avaient vu là-bas, notamment les costumes. Ils s’en inspirèrent pour créer leur propre carnaval tout en développant leur propre spécificité. Un homme, presque centenaire, nous raconte qu’enfant, ce carnaval existait déjà. Certains nous précisent qu’il aurait été créé en 1911. Si cela est exact, il vient donc de fêter ces 107 ans. Certains disent aussi que la danse des chilolos serait une métaphore du parcours des Juifs persécutant Jésus et la manière dont ils se moquaient de lui quand il se disait fils de Dieu.
Une fête très codifiée, organisée par un majordome et son équipe durant toute l’année. Ce carnaval met en scène les chilolos, des danseurs qui se retrouvent en deux groupes. Les chilolos nuevos et les chilolos viejos. Le jour du carnaval, ils s’affrontent par la danse, de l’aube jusqu’à 10 heures du soir, heure de la muerte où sera désigné le majordome de l’année suivante. Si un chilolo décide de participer, il doit danser jusqu’au bout, hasta la muerte ! Il n’y a pas d’échappatoire possible. Pas de faux-semblant. C’est un engagement autant envers soi-même qu’envers sa communauté. L’honneur de l’identité Mixtèque au cœur de cette danse collective.
La musique est au centre de la fête. C’est même le cœur du carnaval. Les musiciens en sont les maîtres-guides. Comme Don Lucas, petit bonhomme aux yeux rieurs cachés sous un grand sombrero blanc, une flûte à l’oreille. Il a 73 ans dont 58 ans comme flûtiste. Il a formé la majorité des musiciens qui jouent pendant le carnaval. Et tout l’amour que lui porte le village se voit à la nuée de personnes qui viennent le saluer, lui taper amicalement dans le dos. Mais pour lui, seul compte la flûte. Et dès que le rythme l’impose, il la porte à sa bouche, heureux comme lors du premier carnaval de ses quinze ans. Comme une belle histoire d’amour qui ne prendrait jamais fin.
Les costumes sont très réglementés. Les chilolos viejos doivent porter de vieux pantalons de couleur noir, un foulard, style bandana, le paliacate, attaché sur la tête, ornée d’un chapeau. Sur le visage, un masque représentant une personnage âgée. Aux pieds, des sandales de cuir. Et comme accessoire, un bâton et un sac en bandoulière. Ils peuvent aussi arborer une peluche ou un animal empaillé, le tlacuache (2) le plus souvent. Ils ont aussi un œuf et une poignée de branches à la main pour purifier et chasser les mauvaises ondes. Ils appellent ça la limpieza del alma. En outre, ils doivent absolument parler le mixteco, leur langue originelle. Les chilolos nuevos, eux, portent un chapeau conique, la corona, composé de rubans multicolores. Le costume, un pantalon à mi-genoux et une chemise à deux couleurs. Il y a comme un petit air d’Arlequins mixtèques. Sur la tête, un paliacate rouge et sur le costume des miroirs, le plus souvent en forme d’étoile, et sur les sandales de cuir, des cascabels, sortes de petits grelots qui sonnent au moindre mouvement. Et le plus important, le bâton de cerillo (3) qui rythme leur pas, épouse leurs sauts et leur déhanchement.
Les femmes ne sont acceptées que depuis une dizaine d’années, les raisons invoquées est qu’il s’agit d’une danse endurante, physique et où des coups peuvent être donnés sans le vouloir. Pauvres petites femmes qui pourraient se blesser, c’est bien trop gentil de la part des hommes de s’en préoccuper. Il se dit aussi que certaines avaient commencé avant, en se déguisant en chilolo. Un déguisement peut en cacher un autre…

San Juan Yolotepec. Yolo pour les intimes, est au cœur de la montagne mixtèque. Les sommets ont tous un nom en lien avec la mythologie du coin : Cerro del Tigre, Cerro Oscuro, Cerro Emplumada. Des lieux sacrés, remplis de légendes qui ne sont pas qu’un simple décor, ils font partis prenante de la fête. Chez les Mixtèques, le rapport à la Nature est tout aussi important que le rapport à la communauté. Une cosmovision qui perdure depuis la nuit des temps et qu’ils veulent à tout prix préserver. Tout autant que leurs traditions. Le carnaval en fait partie, bien évidemment. Et ne pouvant attendre, le jour J, ils commencent dès la veille, le lundi. Pour annoncer au village que le carnaval 2018 va renaître de ses cendres.
Rassemblement à la maison du majordome. Quatre chilolos viejos lancent un cri de guerre. C’est le départ. Ils vont parcourir les rues du village pour annoncer le carnaval du lendemain et inciter les gens pour qu’ils nettoient et balaient les rues du village. Une invitation aussi à préparer de quoi manger et boire pour réconforter les danseurs. Ce jour-là, le plus vieux à 82 ans mais tant qu’il vivra, il dansera. Il fait de tous petits pas, il souffle mais il est là, bien présent et heureux. Sa petite-fille est avec lui ; une passion intergénérationnelle.
Le cortège amène l’effigie del Señor del Buen viaje, le Christ protecteur du village à l’église. Puis, ils partent à l’agencia municipal pour demander l’autorisation aux autorités. Ils prendront le temps de la réflexion et ils ne délivreront leur réponse que le lendemain, à 6h du matin. Pourvu qu’ils acceptent…
Les chilolos repartent danser dans les rues du village. Au bord d’un chemin, une femme interpelle le groupe : « Ma maman veut danser avec vous ». Á son bras, Doña Luz, une très vieille dame, presque centenaire, un vieux bonnet sur la tête s’approche tout doucement. Elle semble tellement fragile. Les chilolos l’entourent et dansent avec elles. Elle a les yeux fermés, un sourire malicieux aux lèvres. Elle irradie. Elle vient de retrouver ses 20 ans. Elle en jetterait presque sa canne aux orties. Un moment de tendresse et de danse partagé, avec d’autres presque aussi vieux qu’elle. Pour oublier la douleur des corps, la peur de la finitude proche.
Ici, il n’y a que les gens du village et leurs proches. On est aussi visible qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Angel, le frère de Fernando nous présente à chacun, un véritable ange gardien. Tout le monde vient nous parler. Ils sont heureux de partager cela avec nous. Ils parlent avec passion de leur fête, chacun a un mot pour le décrire mais celui qui revient le plus souvent c’est el gusto ; une fête pour le plaisir. En quelques heures, on est adoptés et tout cet amour nous remplit l’âme. C’est tellement simple, on se sent vraiment chanceux, au milieu de tous ces gens au cœur d’or. Tous sont d’accord pour dire qu’aujourd’hui « Là, c’est tout simple. C’est juste une répétition. Mais demain, il y aura 50…80…100 danseurs voire plus  ». Ils sont impatients comme des enfants la veille de Noël et nous aussi du coup. Il y a comme une effervescence dans l’air…
Uriel lui aussi est heureux. Il a le sourire immense de ceux qui ont souffert. Il a passé huit années aux États-Unis. Il a travaillé durement dans des champs et depuis trois mois, il est revenu à la maison de sa mère. Il trépigne à l’idée de vivre son premier carnaval après toutes ces années d’absence. En discutant avec lui, on se rend compte que beaucoup de jeunes du village ont tenté l’exil. D’ailleurs, en Vista California, un petit groupe de migrants, à la même date, organise un carnaval pour perpétuer la tradition et se sentir un peu Mixtèque dans ces hostiles terres gringas.

             Les chilolos rentrent chez eux. Le majordome propose des bières à ceux qui le souhaitent. Pachi, un chilolo viejo s’est pris d’affection pour nous. Ici, une personne qui a le même nom que toi, on l’appelle Tocayo. Un effet de miroir qui nous bouleverse. Sous l’immensité du ciel, on se dit qu’on était prédestiné à venir. On part se coucher même si l’envie de dormir ne nous a pas encore traversé l’esprit. Tellement remplis de mille autres émotions. Pour autant, une chose est sûre, la nuit sera courte. Demain, c’est le grand jour. Et les étoiles ne parlent que de ça !

A suivre…

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Une réflexion sur “Carnaval de Yolotepec. Primeros pasos

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