Sur la route 131, Puerto Escondido-Oaxaca.

             Route 131, une route entre océan et montagne. Point de rencontre entre Puerto Escondido et Oaxaca. Se laisser emporter par la musique. Et faire de ce simple trajet en bus, un voyage en soi. Un voyage pour soi. Aussi essentiel que l’air qu’on respire. Aussi indispensable que les rêves qu’on s’invente. Et finalement, prendre la route comme on prendrait la poudre d’escampette. Para siempre !

             Á Puerto Escondido, il faut se laisser envoûter par les vagues. Puissantes. Quasiment vivantes. Chargée d’une force mystérieuse. Ici, l’horizon n’est plus qu’une simple ligne de fuite, une perspective infinie, ouverte sur un ciel délavé par l’écume. En plein coeur du sublime.
Ne pas hésiter à se lever aux aurores. S’arracher au sommeil. Partir sur la plage, encore remplie de rêves secrets. Le jour n’est qu’une fine touche de lumière. L’océan se fait lisse comme un miroir. S’asseoir sur le sable. Se perdre avec le ressac. Rester fascinée par ce pélican qui joue sur la crête des vagues. Il semble tellement heureux. Tellement libre. C’est peut-être un des plus beaux moments de la journée.
Puis regarder ces surfeurs qui essaient de dominer les vagues. Plus de deux mètres de haut. Monumentales. Vertigineuses. Les hommes glissent. Tombent. La mer semble les avaler. Comme de vulgaires gouttes d’eau. Certains, dont je tairais le nom, n’en sont pas encore revenus. D’autres sortent vainqueurs de tubes majestueux. Parfois, la vague se fait accueillante. Le plus souvent, elle est cruelle. De tout temps, les hommes ont voulu dominer la Nature mais au final, du haut de sa grandeur, elle nous apprend une chose essentielle, l’humilité. Il n’est pas nécessaire de vouloir aller au combat. Á tout prix. Juste rechercher l’harmonie. Certains surfeurs l’ont bien compris et se fondent dans la vague. Élégamment. Et la glisse devient magique, presque surnaturelle.
En milieu de journée, la lumière joue avec les vagues. Comme deux amants qui s’entrelacent. Le silence est grandiose. Juste le crissement des petits cailloux. Et celui de l’écume qui s’étale sensuellement. Puis se retire en courant. Impossible de décrire ce bleu du ciel. De raconter cette lumière diffuse. De rapporter l’immensité du vide. Les mots manquent. Et cette perte nous remplit d’un bonheur presque extatique…
Puis vient le moment du coucher de soleil. Peut-être le plus beau moment de la journée ou alors, c’était ce matin, je ne sais pas… Je ne sais plus…  Les surfeurs sont toujours là. Petits points minuscules à l’assaut des vagues. Encore et encore. Ils tombent. Se relèvent. S’offrent à nouveau à la vague. Éternels Sisyphe devant l’immensité. Les pélicans ont déserté vers d’autres cieux. Le bleu du ciel s’estompe fugacement. Les nuages se colorent de rouge, de rose, de violet. Le ciel se peinturlure. C’est l’heure où le chien et le loup se rencontrent. Où les ombres se font chinoises. Dans l’eau, les nageurs bougent au rythme du ressac. Ils vont. Ils viennent dans la nuit qui s’installent. C’est fascinant. Comme un tableau qui se déroulerait sous nos yeux. Et soudain, un vieux reggae, sorti d’on ne sait où, vient percuter l’image. Surtout ne plus bouger. Se laisser envahir par cette beauté toute simple. Être comme envoûtée. Et se dire qu’il y a des endroits qui feront partie de soi pour toujours. On aura beau partir de l’autre côté du monde, traverser le charco, démultiplier les distances, il y aura toujours ce petit port caché au fond de nous.
Impossible de savoir du coucher de soleil ou de l’aurore, lequel me captive le plus. Une seule chose est sûre, c’est dans ces moments-là que je me sens le plus vivante. Extraordinairement vivante !

             Puis, il faut partir. S’arracher. Prendre un bus en direction de Oaxaca. Á l’assaut de la Sierra Madre. La route tourne. Vire dans tous les sens. Après les pluies diluviennes de ces dernières semaines, la route est bien défoncée. On avance cahin-caha. Chaque nid de poules arrache un hurlement à la boite de vitesse. On n’est pas prêts d’arriver…
Devant nous, une camionnette où sommeille un vieil homme sur un tas de bois. Son chapeau sur les yeux, son corps exténué semble indifférent aux soubresauts de la route. Tout le long, les arbres semblent prendre forme humaine. Là, un chien à la Jeff Koons. Plus loin, un arbre implorant un Dieu intransigeant. Ici, la nature sculpte ses rêves. Ses cauchemars. Des fleurs jaunes viennent trouer la dominance du vert. Partout des palmiers. Des bananiers. Et ce dindon vaniteux qui sort du milieu de nulle part, semble bien insensible au charme étrange qui se dégage de cet univers.
On traverse des hameaux. L’humain semble avoir déserté les lieux. Seuls des chiens kamikazes traversent la route. On croise aussi quelques biquettes curieuses. Sur le côté, une vieille citerne rouillée avec sa girouette en mouvement. Plus loin, du linge bariolé se balance sur le toit d’une maison et donne une touche de couleur au bleu du ciel. La poésie s’infiltre dans ces paysages qui défilent. Ne rien laisser passer. Prendre tout comme un cadeau de la vie.
Les nuages essaient de rivaliser de formes avec les arbres. Eux aussi veulent qu’on les devine. C’est parfait, nous n’avons que cela à faire. Ce gros nuage pourrait être un éléphant sur un ballon. Ou bien un trapéziste échappé du vide. Le ciel devient comme une illusion de cirque.
La musique entre en moi. Je ferme les yeux. Je les ré-ouvre et découvre un rapace qui plane au-dessus de la vallée. Du pur plaisir. La route monte. Puis redescend jusqu’à un rio assagit, qui a du en faire des belles lors des dernières pluies. En regardant ce ciel magnifique, on comprend mieux pourquoi une de leur chanson fétiche s’appelle « Cielito lindo ».  J’ai même envie de croire que les ciels, au Mexique, sont les plus beaux du monde.
Au détour d’un virage, le bus et le ciel ne font plus qu’un. La route continue de monter. On débouche sur un col à plus de 2000 mètres. La brume nous y attend. Impassible, elle enveloppe des cyclistes pèlerins, une statue ou un tableau de la vierge attaché dans le dos. Nous sommes sur la route de Juquila. C’est là où serait apparu la vierge et chaque année, des milliers d’hommes et de femmes vont la retrouver. Á pied, à vélo, en voiture. C’est le temps des pérégrinations. Qu’importe la souffrance, les montées interminables, les descentes infernales, seul compte l’effort et la dévotion pour que la vierge exauce vos vœux les plus secrets. D’autres montent en Harley Davidson. Sur leur blouson clouté, il est écrit « Bandidos ». Pas sûr qu’ils aient rendez-vous avec la Vierge…
Au milieu de nulle part, un arrêt de bus improbable. On se met à sourire et à penser à cette vieille pub des années 80 où un touriste avec son mauvais accent demandait « Mais à quelle heure, il passe le bus ? ». Et ce bougainvillier qui éclate de mille fleurs violettes semble nous attendre pour danser au sommet du monde. La vallée, qui se détache au fond, est majestueuse tout autant que la voix de Lhasa qui pénètre en moi. Elle me murmure « Porqué el alma prende fuego ». Un refrain qu’elle répète à l’infini et qui fait écho à toutes les beautés du monde, à toutes les douleurs aussi. Et lorsque « La llorona » s’invite dans le voyage, elle m’offre le Mexique dont j’ai tant rêvé. Celui qui se déroule sous mes yeux. La bande-son ne pourrait-être plus parfaite. Je suis exactement là, où je veux être.
Impossible d’entendre Lhasa sans un énorme pincement au cœur. Mais finalement, la mort n’a pris que son corps. Sa voix, elle, est immortelle. Sa musique continuera de m’accompagner dans tous les tours et les détours de ma vie. « Porqué el alma prende fuego ». Il n’y pas de réponse. Il y a mille réponses.
La route redevient tropicale. Les bananiers reprennent le terrain. Le long de la route, les petits comedors se multiplient. Impossible de mourir de faim ici. Le bus poursuit sa route. Sans faillir. En quête d’un soleil infini. La lumière semble vouloir passer de l’autre côté du monde. Elle se fait rasante. Flamboyante de mille feux. Les nuages jouent à saute-sommets. Leurs ombres papillonnent sur les crêtes. Discrètement, la nuit s’avance. Le soleil refuse de partir. Il joue les prolongations et la lune, à demi-réveillée, n’a pas d’autre choix que de lui partager le ciel.

             Le bout du chemin est proche. Au loin, les lumières de Oaxaca nous font de l’œil. La musique de Chavela Vargas amplifie le silence. Sa voix se fait sombre comme la nuit. Il est temps de quitter ce bus. De renoncer à ce doux monde de musique et d’images qu’offrent les longs voyages. Presque à regret. Mais avec une seule certitude, il nous faudra retrouver au plus vite, la lumière et la puissance du Pacifique. Et finir avec les mots de Chavela qui ne disent pas autre chose « Volver, volver »…

Oaxaca, 5 décembre 2019.

Lhasa para siempre y Chavela un poco….
https://www.youtube.com/playlist?list=PLKo-mo0RHnpEJzYQRQCGmL_FDB4H2FZ2f

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5 réflexions sur “Sur la route 131, Puerto Escondido-Oaxaca.

  1. tu m’emportes, tu m’enlèves, tu m’élèves et me séduis et je te retrouve dans le faste des mots, des couleurs, des silences et de la lumière! Quel poignant plaisir de te lire. Je t’enlace, te abrazo
    Annette

  2. Oh oui Lhasa toujours ! que « volver » ? Vous allez bien revenir un jour dans le mistral de Marseille, ses immeubles, la fumée et les odeurs des paquebots de croisière. Je l’image bien le basque glissant avec harmonie dans le rouleau de la vague. Moi je dis qu’il y a aussi de beaux cieux en Grèce. Bises et revenez-nous

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