Lucha libre en Gueletao.

             El Santo contre Blue Demon. Des noms qui n’évoquent rien pour le commun des mortels. Mais, ici, au Mexique, ce sont de véritables stars, élevées au rang de Dieu. Leur cénacle, l’arène de la lucha libre. Il s’agit à la fois d’un sport, d’un spectacle, le tout baigné dans une ambiance de cirque. Un condensé de l’âme mexicaine où se rejoue, le bien, le mal, la vie, la mort, l’humour et les humeurs d’un pays qui sait aussi se moquer de lui-même.
Aujourd’hui à Gueletao de Juárez, c’est jour de fête. Sur la place du village, un ring vient d’être installé. Un spectacle totalement gratuit. Pour démontrer que la lucha libre est, et restera, un sport populaire qui coule dans les veines de milliers de Mexicains, comme autant de litres de mezcal ou de tequila.

             Il se dit que la lucha libre existe depuis 1840. À cette époque-là, les Mexicains ne s’y intéressaient que de manière sporadique. D’ailleurs, au début du XXe siècle, les promoteurs de la lucha libre étaient principalement des étrangers. Par exemple, le Belge Constant le Marin qui organisa, en 1921, une confrontation entre un Mexicain et un Roumain. La popularité se fait croissante et le 21 septembre 1933, le premier spectacle de lucha libre se tient dans l’arène de Mexico. Face à face, un Californien et un Mexicain de l’État de Sonora. Le Mexicain gagne. C’est le début d’une grande histoire d’amour entre la lucha libre mexicaine et son peuple. On parlera même de son âge d’or. Mais peut-être que ce qui plaît le plus, ce n’est pas le sport en lui-même mais tout le décorum qu’il y a autour. Et par-dessus tout, les masques qui cachent le visage du lutteur mais aussi qui révèlent son style, sa fantaisie personnelle. Le catcheur sans son masque n’existe pas. Il l’habille, l’habite de toutes ses forces et certains mêmes lui donneraient des pouvoirs magiques. Des masques dont les couleurs racontent la complexité et les turbulences de l’âme mexicaine. Certains deviennent alors de véritables légendes vivantes comme El santo. Sa première apparition date de 1942. Facilement reconnaissable à son masque argenté, sa cape et ses bottes de la même couleur. Son véritable nom, personne ne s’en souvient. Célèbre catcheur, il devient aussi un super-héros pour la bande dessinée et le cinéma. Des films qui ne marquèrent pas les annales mais qui firent de lui, un héros populaire, une légende vivante. Son film le plus connu est Santo contre les femmes vampires. Un titre qu’on peut oublier aussitôt après l’avoir lu. Le film également. El Santo se retire du ring en 1982. Il meurt deux ans plus tard, à l’âge de 66 ans. Plus de dix mille personnes assistèrent à ses funérailles. Il sera enterré avec son célèbre masque. Un autre catcheur est tatoué dans le cœur de des Mexicains.  Il s’agit de Blue demon. Ses premiers combats remontent à 1948. En 1949, il est désigné meilleur débutant de l’année. Avec le lutteur Black Shadow, ils formeront une belle paire de catcheurs. Lors d’un combat mémorable, El Santo démasque Black Shadow. Lors de ce combat, pris par l’excitation, il essaie de lui enlever le masque, au lieu de le laisser le retirer lui-même, ce qui est de l’ordre du sacrilège dans le monde la Lucha libre. Blue Demon saute sur le ring et l’en empêche. Un vrai affront pour El Santo. Ils deviennent ennemis pour toujours. En août 1953, ils se retrouvent sur le ring de l’Arena Coliseo de Mexico. Blue Demon gagne. El Santo le défie pour le championnat du monde des poids welter. Plus de 9 000 personnes assisteront à ce combat anthologique. Par une clé de son invention « La estaca india », Blue Demon gagne à nouveau. Black Shadow est vengé. En parallèle, Blue Demon s’essaie au cinéma. Ses films sont du même acabit que ceux de El Santo. Facile à regarder. Facile à oublier.
Parfois, le catcheur sort du ring pour devenir un héros de rue, un lutteur social. Ce fut le cas de Super Barrio. Le tremblement de terre à Mexico en 1985 fut terrible, l’incurie du gouvernement totale. En avril 1987, après que la majeure partie de la reconstruction ait été achevée, les groupes de victimes s’unissent pour former l’Assemblée de quartier dans le but de faire pression pour le relogement des sinistrés. Sa figure tutélaire, un catcheur vêtu d’une cape jaune et d’un masque rouge et jaune. Sur sa poitrine, deux lettres majuscules SB. Son combat sera celui du droit au logement pour tous, pour ceux qui n’ont que des taudis comme logis. Super Barrio est devenu le porte-parole de ceux que personne n’écoutait. Un super-héros peut-être plus populaire que Superman car lui, il existait. En chair et en couleur. Dans les ruelles dévastées de Mexico, il était impossible de le manquer. Intransigeant sur la cause à défendre, il n’hésitait pas à s’inviter au ministère de l’Intérieur, et même à Los Pinos, la résidence officielle des présidents de la République. Par son combat populaire, Super Barrio est rentré dans le cœur de tout un peuple. Au même titre qu’El Santo ou Blue Demon. La Sainte-Trinité, version mexicaine.

             On pourrait penser que le catch est un monde d’hommes mais dès 1935, Natalia Vazquez apparaît sur le ring et devient la première catcheuse mexicaine. Les critiques sexistes ne se font pas attendre. Pour autant, le cinéma s’empare de ces filles masquées dans des films de série B, au titre des plus ringard, « Les catcheuses contre le médecin tueur ». Les années 50 voient la création de la ligue féminine de Lucha libre feminil mais le très conservateur gouverneur de la Ciudad Mexico interdit la lutte féminine dans sa ville sous prétexte que cela dénigre le sport dans son ensemble, et ce, jusqu’en 1986. Sur scène, elles étaient fortes et rebelles mais dans les coulisses, certaines se plaignaient d’un sexisme ambiant, d’un mépris de la part de certains catcheurs, les considérant comme un sexe faible, arguant que leur place n’était pas sur un ring mais auprès de leur famille. Malgré tout, elles ont persévéré et sont devenues des idoles au même titre que les hommes, comme Toña La Tapatía ou La Novia Del Santo, en référence à la sainte idole.
La lucha libre est un sport pour les initiés, remplis de codes et de jeux de mots qui lui est propre. Même si au bout d’un moment, tout se répète et devient compréhensible pour les néophyte que nous sommes. Tout combat débute par le cri du présentateur « Ils combattront deux chutes sur trois sans limite de temps ». Inévitablement, il y a toujours deux clans qui se font face « Los rudos », les méchants et « Los tecnicos o scientificos », les gentils. Une version inédite du Paradis et de l’enfer.

             Mais, il est temps de repartir à Gueletao. La foule patiente sur la place. Les gradins à l’ombre sont pris d’assaut. L’immense statue de Benito Juarez, semble tout autant impatiente de voir le spectacle. Une cumbia se fait entendre. Elle glorifie la lucha libre et ses héros. Le public la reprend en cœur. L’ambiance monte. L’arbitre arrive sur scène. Certains le sifflent. Les catcheurs arrivent sur la musique de Eyes of Tiger. La musique de Rocky III. C’est percutant et ça marche à merveille. La foule en trépigne de joie. Pendant ce temps, une autre partie de la population ballade son Saint jusqu’au cimetière. Chacun sa passion, chacun sa ferveur !
Sur scène, le spectacle commence. Los Angeles caidos apostrophent le public. Face à eux, deux tecnicos, El Jinete et Gravity, qui ne veulent pas se laisser abattre. Un des anges se jettent au sol et attrape son adversaire. Comme un vulgaire paquet de viande. Un petit coup de pied par là. Une clé dans le dos par ici. Les coups pleuvent. Sans pour autant faire mal. C’est du spectacle. Ils s’entremêlent. Se démêlent. Une claque sur la cuisse. C’est plus bruyant que brutal. Le public a pris partis pour les tecnicos. Ils huent los rudos. Ils n’aiment pas les méchants. Les gentils doivent gagner. Le commentateur hurle à chaque prise. L’ambiance est survoltée. À un moment donnée, l’arbitre s’excite tout seul et donne un coup de pied à un des rudos. Lui aussi veut jouer. Le rudos se retourne furieusement. L’arbitre court se cacher derrière les anges. C’est drôle. On n’est pas loin du cirque Zavatta ! Ce sont des clowns aux masques de catch. Un des anges montent sur les cordes, prêt à s’envoler. Ils sautent sur son adversaire qui s’esquive. L’ange s’éclate au sol. La foule s’esclaffe. Il est quand même un peu vexé. Il insulte ceux qui se moquent de lui. Il se relève en boitillant. Simulacre ou réalité. On ne sait jamais dans ce genre de spectacle. Finalement les anges gagnent. Le public exulte. Puis, c’est la pause sur la musique des Noces de Figaro. L’opéra se mêle à la sueur des corps. C’est anachronique et touchant à la fois.
Puis, les catcheuses prennent la relève. Lola la Texana contre la Diosa Tataleyera. Le spectacle est tout autant viril que chez les hommes. Elles se jettent au sol. Roulent en boule. S’attrapent par les cheveux. Se frappent sur les fesses. Ça claque de tous les côtés. Les faux coups semblent de plus en plus réels. Elles ne se ménagent pas. Le public en redemande. Les enfants sont au bord de l’hystérie quoique les adultes n’en sont pas loin… Soudain, c’est la pause. Lola demande une cumbia et se met à danser devant son adversaire, médusée. Dans la seconde, les deux catcheuses dansent une cumbia diabolique. Finalement, le catch est une forme de danse, de chorégraphie un peu plus sportive que la moyenne.
Lors du dernier combat, le drame arrive. Un tout petit catcheur, tout maigre n’arrête pas de recevoir des coups. Excédé, il monte sur les cordes et s’élance tellement fort qu’il s’envole. Il sort du ring et s’éclate au sol. La tête la première. Direct sur le ciment. Le bruit est sonore. On en aurait mal pour lui. Le public se tait. El flaquito est inanimé au sol. L’équipe médicale arrive en courant. Il repart sur une civière. Oui, c’est du cirque et du faux-semblant mais les risques sont réels. Comme un retour à la réalité d’un sport-spectacle. Mais, aussitôt évacué, le spectacle reprend. The show must go on !

             À Guelatao, la lucha libre a séduit son public. Comme partout au Mexique. Sur les places publiques. Dans les arènes surchauffées. La lucha libre est un sport véritablement populaire qui fait palpiter le cœur des Mexicains. Et dans ce petit village perdu de la Sierra Norte, cet amour est visible, palpable. À chaque fois qu’un catcheur descend de scène, les enfants courent pour se prend en photo avec eux. Les adultes ne résistent pas bien longtemps. Certains un peu intimidés, d’autres plus assurés. Les poses pourraient être ridicules mais c’est simplement émouvant. Et lorsque Capitan America passe à côté de moi, je me colle à lui pour la photo souvenir. Il est tout collant de sueur. J’adore !!! Puis, la diablesse au collant dorée s’approche de moi et me jette un long regard. Je me sens comme convoquée par elle. J’ai comme une révélation. Quand je serais grande, je serai catcheuse avec un beau masque tout en couleurs, aux mille paillettes. Je deviendrai la Diablita Francesa. Mon nom sera partout sur les murs des arènes de Mexico. J’éclipserai El Santo. Blue Demon ne sera plus qu’un vieux souvenir. Bon, maintenant, il va falloir que je m’entraîne un peu. Je commence demain…. Ou plus tard… On va quand même pas s’affoler. Et puis surtout, j’ai un avion à prendre..

Ciudad Mexico, Mars 2020

 

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