Ayotzinapa somos todos, partie I. Iguala 26 septembre 2014

Le Mexique est le pays de tous les euphémismes. Plus de 22.000 disparus, 80.000 morts, des blessés par milliers et combien de personnes innocentes tombées dans cette « guerre sale » initiée par Felipe Calderon et repris avec zèle par ses successeurs dont Enrique Peña Nieto, président actuel. Un Etat convulsé de violence où l’on pourrait penser que 43 disparus de plus ne devraient pas changer la face du pays. Pourtant, la tragédie d’Iguala est la goutte d’eau qui réveille les consciences. Le peuple mexicain se lève et hurle : « Ya basta de la Impunidad, de la Corrupción, de la Negligencia . YA BASTA !!». Mais que s’est-il vraiment passé cette nuit du 26 au 27 septembre 2014 pour arriver à un tel niveau d’indignation, de colère et de rage ?

Une nuit d’horreur

            Iguala, 26 septembre 2014. Un groupe d’environ 80 étudiants de l’école rurale normale d’Ayotzinapa organise une collecte afin de récolter des fonds pour pouvoir participer à la commémoration du massacre du 2 octobre 1968, prévue à la ville de Mexico. Par la suite, ils réquisitionnent trois bus pour rentrer sur Chilpancingo. Vers 21h30, sept patrouilles de la police municipale encerclent les bus et tirent sur eux. Sans sommation. Plus tard dans la nuit, les étudiants se réunissent pour signaler les exactions dont ils viennent d’être victimes. Un groupe armé, sûrement proche du cartel Guerreros Unidos, associé aux policiers municipaux font irruption et tire en rafale sur tout ce qui bouge. Les étudiants, les professeurs s’enfuient. Certains jettent des pierres pour se protéger. Gestes dérisoires face à des balles réelles. La fusillade durera plus de 40 minutes. Certains étudiants rescapés parlent de véritable chasse à l’homme. Les sicaires, capuches et vêtements noirs, sont lâchés comme des chiens. Déchaînés. Ils ont le goût du sang. Les étudiants ne sont plus que des adversaires à abattre, comme dans une bataille contre un cartel rival. Le moindre bus avec des jeunes hommes devient une cible, d’où la méprise avec celui d’une équipe de football. Une effroyable bévue avec comme conséquence, la mort d’un joueur de 15 ans et du chauffeur du bus. Une femme qui passait à bord d’un taxi reçut une balle perdue. Un dommage collatéral comme cela se dit parfois avec cynisme dans les hautes sphères du pouvoir.

Selon les autorités, après des violences qui font plusieurs morts, des policiers municipaux d’Iguala et du bourg voisin de Cocula auraient remis 43 étudiants, embarqués à bord de camions poubelles, à des membres des Guerreros Unidos, en les leur présentant comme membres des Rojos, un groupe criminel rival. On ne les reverra plus. L’armée quant à elle regarde ailleurs.

De cette nuit d’horreur, on dénombrera six morts, 3 étudiants de la Normale dont Julio César Fuentes Mondragón qu’on retrouvera les yeux et la peau arrachés, un visage d’écorché vif. Torturé à mort. Il avait à peine 22 ans. Il y aura aussi 25 blessés. À ce jour, le nombre de disparus s’élèvent à 43.

Pendant ce temps, le maire d’Iguala, José Luis Abarca Velázquez danse au bal en l’honneur de sa femme, María de los Ángeles Pineda de Abarca. Ce 26 septembre est un grand jour pour Madame Abarca. Elle organise une grande réunion publique pour rendre compte de son action à la tête d’une institution d’aide sociale de la ville. Surtout, le rendez-vous est perçu comme le lancement officieux de sa campagne pour les municipales 2015, où elle espère succéder à son époux. Lorsqu’ils apprennent les perturbations causées par les étudiants, le couple donne l’ordre « de régler le problème ». De manière légale ou non. Avec des policiers. Ou par des sicaires. Qu’importe. La fête ne doit pas être gâchée. Nous sommes dans le Guerrero, une des régions les plus pauvres du Mexique où la collusion entre les pouvoirs publics et les cartels de drogue n’est plus à démontrer. Mais pourquoi tant de haine ? Pourquoi s’attaquer à de simples étudiants ?

L’école rurale normale Raul Isidro Burgos, comme une pierre dans la chaussure

            Selon Alejandro Solalinde Guerra, homme d’église et défenseur des droits migrants « Il est certain que les étudiants des écoles normales ont toujours dérangés, ils sont comme une pierre dans la chaussure. Ces garçons vont à l’encontre du modèle néolibéral que le gouvernement veut implanter et comme ils s’y refusent, le gouvernement souhaite les voir disparaître. Il est évident que pour les étudiants d’Ayotzinapa, nous avons à faire à un crime d’État ». ( Noticias, 22/10/14)

            Les étudiants des écoles normales sont principalement des fils de familles pauvres dont le rêve ultime est d’accéder aux études pour devenir maître d’école dans les zones les plus isolées du pays. L’école Raul Isidro Burgos, crée en 1926, dans une volonté de poursuivre les luttes sociales de la révolution mexicaine, a toujours eu une tendance contestataire. Lucio Cabañas et Genaro Vázquez, deux grandes figures révolutionnaires, ont étudié dans cette école. Lucio Cabañas, leader du Parti des Pauvres organisa, à la fin des années 60, une guérilla dans le sud-est du Guerrero avec une base sociale importante. Il mourut dans une embuscade provoquée par l’armée. Genaro Vázquez Rojas, quant à lui, s’opposa radicalement au régime en place dès la fin des années 50. Il fut incarcéré pendant plus de huit ans et à sa sortie, il passa à la clandestinité. Il fut le leader incontesté de l’Association Civique Nationale Révolutionnaire (ACNR). Il mourut fort opportunément dans un accident de voiture.

Avec ces deux modèles haïs au plus point, les pouvoirs au Guerrero ont toujours considéré cette école comme un vivier de futurs « guerilleros ». Une école de la contestation sociale. Il est indiscutable que cette institution forme des étudiants « différents« . L’extrême pauvreté, la violence et la corruption endémique qui sévissent dans l’État du Guerrero forment un terreau idéal pour des générations de jeunes très politisés, soucieux de renverser un système inégalitaire. Déjà en 2007, le ministre de l’éducation voulait supprimer les aides pour l’Internat ce qui pénaliserait encore les plus pauvres. Face à une forte contestation, des blocages de forte ampleur, le gouvernement du Guerrero recula mais garda une tenace rancœur envers tous les étudiants d’Ayotzinapa. À partir de là, toute opposition sera systématiquement réprimée, parfois dans le sang. Depuis plusieurs années, plusieurs assassinats d’étudiants sont restés impunis. Les derniers en date sont Gabriel Echeverría de Jesús et Jorge Alexis Herrera, tués par les policiers fédéraux en décembre 2011 lors d’un blocage sur l’autoroute du Soleil. Les 43 disparus du 26 septembre 2014 viendront-ils grossir cette funeste liste ?

Narcotrafiquants ET narco-politiciens, le baiser de la mort

            Iguala est une ville importante dans le trafic de drogue. Porte d’entrée des Tierras Calientes, lieu d’élaboration des drogues de synthèses et de culture de la marijuana. À partir de l’an 2000, la zone devient le lieu de tous les dangers. Depuis la mort d’Arturo Beltran Leyva, chef du fameux cartel du même nom, les Guerreros Unidos ont conquis le territoire à coups de cadavres, fosses clandestines et intimidations diverses. Ici, les cartels rivalisent d’atrocités : corps démembrés, décapités, brûlés selon le choix, l’humeur. La mort n’est plus élective. Elle est quantitative. Depuis la disparation des 43 étudiants, plus d’une trentaine de fosses ont été découvertes comme si ces méthodes expéditives étaient devenues banales dans cette région du Mexique. Des analyses ADN furent réalisées par une équipe de scientifiques argentins pour savoir si certains de ces restes appartiendraient à ceux d’Ayotzinapa. Il s’avérera que ces restes humains ne correspondent pas aux étudiants disparus. Mais alors à qui appartiennent-ils ? Il aura fallu le drame d’Ayotzinapa pour que ces squelettes deviennent un nom, une histoire. Il aura fallu un tollé généralisé pour que des familles puissent enfin connaître la vérité sur la disparition de leur mari, de leur fils, etc.

            Pour de nombreux mexicains, la collusion entre les politiques et les narcotrafiquants est une affligeante réalité de leur pays comme le souligne la coordination des maîtres d’école : « il y a comme un ras-le-bol, non seulement au Guerrero mais aussi dans tout le pays face aux abus, corruption et agressions qui n’ont plus de limites face à l’incompétence des autorités et des institutions politiques » (La jornada- 17/10/14). Et Iguala ne fait que confirmer ce triste état de fait. En effet, Salomon Pineda Villa dit « El Molon », un des leaders des Guerreros Unidos, est le frère de madame Abarca. Un lien de famille direct avec Monsieur le Maire dont la mandature est entachée de corruption, népotisme et autoritarisme. Tout le monde savait ce qui se tramait dans cette petite ville du Guerrero et pourtant, personne ne disait rien. D’après les interrogatoires d’un chef du cartel arrêté, les Guerreros Unidos envoyaient régulièrement de 2 à 3 millions de pesos (120 à 180 000 euros) à la mairie, en guise de pots-de-vin, notamment pour « acheter » des policiers municipaux.

Le couple impérial, comme on les surnomme, n’attendra la sentence du peuple et dès le 30 septembre, ils prirent le large. Une fuite comme un aveu. Le 23 octobre 2014 , ils ont été inculpés comme auteur intellectuel du massacre. À ce jour, 36 policiers sont en détention provisoire et 17 personnes proches ou faisant partie des Guerreros Unidos ont été arrêtées dont Sidronio Casarrubias Salgado, le chef présumé. Une prise qui tombe à point nommé. Idéale pour montrer l’action efficace des investigations.

À un autre niveau politique, Angel Aguirre, gouverneur de l’État du Guerrero nie tout responsabilité. Tout-puissant et sur de son impunité, il osera proposer un million de pesos à toute personne qui localiserait les étudiants d’Ayotzinapa. Quelques jours plus tard, au comble du cynisme et de la bêtise, il déclarera : « Il y a des choses bien pires qu’il se passe ailleurs dans le Guerrero et ceux qui essaient de me faire porter le chapeau, je leur dis que ce n’est pas moi ! ». (La jornada du 30/09/14). Il aura même l’indécence de laisser entendre que certains jeunes d’Ayotzinapa auraient été à la solde d’un cartel pour mettre « la pagaille » dans la ville mais personne n’est dupe.

Aguirre ne peut impunément compter sur la fidèle amitié du président mexicain. Face au scandale, tous les appuis se retirent. Personne ne connaît plus personne. C’est la règle du jeu. La loi de la jungle politique. Le 23 octobre, face à la pression de la rue, il présentera sa démission. Rogelio Martinez, universitaire de gauche, sera nommer comme successeur.

            Ayotzinapa, le massacre de trop ?Peut-être que les 43 étudiants seront les disparus de trop. Pour que l’impunité ne soit plus la sale habitude de la classe politique mexicaine. Ya Basta ! crie le peuple blessé à la face du monde.

Huitzo, 10 Novembre 2014

Please follow and like us:

Une réflexion sur “Ayotzinapa somos todos, partie I. Iguala 26 septembre 2014

  1. Gracias por la lectura y por tenernos al corriente de lo que pasa al otro lado del charco.
    Espero que estéis bien y que lo llevéis bien!
    Un besazo fuerte

  2. Pingback: Ayotzinapa. Cinq ans de trop! | de l'autre coté du charco

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *