AYOTZINAPA SOMOS TODOS, partie II. Les échos depuis Oaxaca

                        « Ya no podemos permitir ni un muerto mas! ». Ce slogan résonne dans toutes les rues du pays. Les manifestations, les blocages, les grèves des universités se multiplient. Et des voix à l’international se mêlent au cœur de l’indignation. L’ONU a condamné la disparition des 43 étudiants et selon ses dires, il s’agit de  « faits les plus terribles de ces dernières années » Les États-Unis par le biais de l’Organisation des États d’Amérique (OEA) ont qualifié le crime « d’inhumain et d’absurde» et a demandé au Mexique des investigations pleines et transparentes. Des manifestations de soutien se déroulent à New-York, Buenos-Aires, Bogotá. Paris, Marseille, Toulouse pour ce qui concerne la France. Au mexique, des voix s’élèvent dans tout le pays notamment au Chiapas. Lors de la journée d’action, le 22 octobre, les zapatistes allumèrent des bougies sur les chemins des communautés. Certains installèrent des petits panneaux qui disaient ; «  Su dolor es nuestro dolor; su rabia es nuestra rabia. ». Cette formule sera reprise en pochoir dans toutes les rues mexicaines. Pendant ce temps Oaxaca trépigne. Oaxaca exige « Ils les ont amenés vivants ; qu’ils nous les rendent VIVANTS !. « Vivos se los llevaron. Vivos los queremos ». Presque une supplique..

 Journée du 22 octobre, la rue s’échauffe.      

Le 22 octobre, à la cité universitaire, plus d’une douzaine d’organisations sont prêtes à marcher sur le zócalo, la place centrale. Leur motivation est simple demander la présentation en vie des disparus et le jugement des coupables. La foule est clairsemée, les visages sont tendus. Un gars au micro tente d’organiser le cortège. Soudain, une vingtaine de femmes surgissent d’on ne sait où. Elles se mettent au milieu de la route. Le silence est total. Elles déploient une banderole : « Las madres oaxaquenas compartimos su dolor. Vivos se los llevaron. Vivos los queremos. Ayotzinapa. » Un poing levé comme unique signature. Elle sont dignes. Elles ont le regard de celles qui n’en peuvent plus. Elles ne sont pas résignées. Elles sont en colère. Vibrantes de rage même.

En tête, un portrait de Christian Tomas Colon Garnica, originaire de Oaxaca. Porté disparu avec les autres étudiants. Il venait d’avoir dix-huit ans.

Des jeunes arrivent de partout. Ils ont le même âge que ceux d’Ayotzinapa. Un effet de miroir tragique qui rend ce cortège bouleversant. Ils s’agitent, courent, posent des pochoirs comme on poserait une bombe. Au carrefour, le visage de Christian figé pour toujours. Et les voitures indifférentes klaxonnent. Et la foule imperturbable poursuit sa route. Elle grandit. Elle grossit. Pour finir en marée humaine. Des jeunes, des vieux, des étudiantes en médecine, des pères de famille, des mères en larmes. Même un clown égaré contemple cette souffrance en mouvement. Un pantalon blanc, un nez rouge et un bandeau vert, à l’image du drapeau mexicain. Figé, dans l’expectative de ce qui peut se passer. Pas vraiment rassuré devant cette masse qui gronde. Soudain, la foule crie. La foule compte. 1… 4… 12… 38… jusqu’à 43 qui n’est qu’un immense hurlement qui explose en mille morceaux. Puis, ils égrènent les noms des disparus jusqu’au dernier ; de longues minutes de silence seulement ponctué par des prénoms : MARIO… JULIO… JORGE..

Oaxaca est en transe. Oaxaca a la fièvre. Elle chante sa rage d’une Amérique latine qui retrouve sa vocation première : la révolution sociale. Et chacun reprend en chœur : Zapata vive. La luche Sigue. Sigue !!!

Ce jour-là, c’est tout un peuple qui marche pour demander Justice. Pour réclamer la fin de l’impunité. De la corruption. Sous l’immense panneau publicitaire de Samuel Gurrión pour les élections comme député au parlement, une clameur s’élève : « Que se vayan todos », slogan poussé par les Argentins lors des émeutes de 2001. Un député parmi d’autres tellement représentatif de cette classe dirigeante aux promesses complaisantes et aux mains sales. QUE SE VAYAN TODOS !! Il n’y a rien d’autre à dire.

Le zocalo ne peut pas contenir tout le monde. Les tentes, les bâches sont encore plus nombreuses et l’espace de plus en plus réduit. Les gens se serrent. Certains montent sur les murets ; d’autres patientent sous les arcades. La cousine de Christian prend la parole, ses mots sont simples, fermes et sans appel : «  Les étudiants d’Ayotzinapa n’ont absolument rien fait. Leur seul crime est d’être pauvre. Ils rêvaient d’être maîtres d’école. Ils rêvaient de liberté. Et c’est terrible de ne pas savoir comment ils vont. S’ils ont peur, s’ils ont froid, s’ils ont faim. Ma famille est triste tout autant que le Peuple, que la République mexicaine. Tout ce que nous voulons, c’est revoir Christian en vie. Nous exigeons Justice ». La foule reprend en cœur JUSTICIA ! JUSTICIA !! JUSTICIA !!!. Des mots qui sonnent comme un avertissement pour le gouvernement.

Le mouvement est en marche. Le peuple de Oaxaca ne veut plus se taire. La rue est suspendue à sa colère. Des actions s’organisent toutes les semaines. Un jour, un forum ouvert où la parole circule librement. Une seule demande émerge la présentation en vie des 43 étudiants mais, implicitement, certains se posent déjà la question que personne n’ose encore poser  : «  Que doit-on faire s’ils ne réapparaissent pas » ?. Tous semblent d’accord pour dire que les manifestations ne suffisent plus. L’idée étant de recréer un espace de parole, de reconquérir un espace d’autonomie à l’instar des zapatistes avec comme finalité d’instaurer un gouvernement populaire. Tous ont en mémoire les événements de 2006 où Oaxaca connut une fièvre de liberté jusqu’à ce jour inégalée. La question de la violence et de la rage face aux institutions restent posées mais à voir les visages tendus de colère, il est évident que certains ont déjà la réponse…

Journée du 5 Novembre, une ampleur inédite.

Un autre jour, les étudiants prennent possession de l’estrade du salon international du livre. Le public venu écouter une lecture-hommage à Gabriel Garcia Marquez sera invité à participer à une discussion autour des disparus. Peu de gens se retireront et lorsque les mères de famille se mettent à parler avec leur cœur et leur rage, la moitié de la salle a les larmes aux yeux. Gabo aurait sûrement aimé que son œuvre soit détournée pour parler de la triste réalité sociale du Mexique, son pays d’adoption. Dehors, la nuit s’avance doucement. Chacun repart chez soi. La lune, pleine, brille de mille colères.

La protestation se fait grandissante et la possibilité d’un raz-de-marée lors de la manifestation du 5 novembre a fait bouger les lignes. La pression devient de plus en plus insupportable pour le gouvernement. Peña Nieto aura beau déclarer « Comme président, je partage totalement les sentiments des familles, J’ai écouté personnellement leur douleur et leur angoisse et je leur ai promis de tout entreprendre pour connaître la vérité ». (La Jornada, 8/11/14) , l’indignation est à son paroxysme. Le président, en crise de légitimité, a besoin de convaincre de son efficacité. L’arrestation du  « couple du mal » sera un premier fusible pour éteindre le feu qui se propage dans tout l’état. En effet, le 4 novembre en plein milieu de la nuit, Abarca et sa femme sont arrêtés aux environ de Mexico DF. Dès le lendemain, certaines voix s’élèvent pour dénoncer une arrestation spectacle (toute la scène a été filmée et mise sur internet) et certains parlent même de montage ( à 2h30 du matin, le couple était habillé et Madame maquillée). Le syndrome Florence Cassez revient en mémoire.Le procureur de la République aura même l’indécence d’affirmer que l’intelligence de moyens mis en œuvre ont permis d’arrêter le couple le plus recherché du Mexique. Certaines familles ont vite fait de réclamer la même intelligence après plus de 35 jours de disparition. Mais le procureur fait la sourde oreille, affirme des choses contradictoires, certaines familles parlent même de mensonges. L’hostilité grandit entre les deux parties jusqu’au désaveu public des pères de famille. Ils annoncent ne plus faire confiance à aucun membre du gouvernement. « Fue el Estado » devient le mot d’ordre de la troisième journée d’action.

Le 6 novembre, le procureur annonce, en conférence de presse, la mort des 43 étudiants, Selon les témoignages, de trois sicaires des Guerreros Unidos, ils auraient été conduit à l’écart de la ville dans une déchetterie. Ils auraient été jetés dans un camion, certains seraient morts asphyxiés. Les survivants auraient été tués, probablement par armes à feu. Par la suite, les corps auraient été brûlés, les os brisés, réduits en cendres puis déposés dans des sacs en plastique noirs. Ces sacs auraient été ensuite vidés dans la rivière. Seuls deux sacs seront jetés pleins, ceux qui seront retrouvés par les enquêteurs, plus d’un mois après les faits.

Et maintenant?  La contestation grandit ou s’essoufle?

Le procureur reconnaît que l’identification sera difficile et pourrait prendre plusieurs mois notamment avec la collaboration d’un laboratoire à Innsbruck en Autriche. Pour cette raison, il maintient le qualitatif de disparus pour les 43 étudiants. Les familles, quant à elles, refusent ce scénario macabre et parlent d’une manœuvre de plus pour calmer la rage du peuple blessé. Elles accepteront seulement les résultats des experts argentins et pour l’instant, elles s’accrochent à l’espoir de retrouver leurs fils en vie. D’autant plus que certains médias alternatifs avancent l’hypothèse que les étudiants seraient retenus vivants et feraient l’objet d’une tractation financière. La confusion est totale. Un peuple au bord de l’implosion. Un gouvernement au bord de l’asphyxie. Et pour prendre un peu d’air, au mépris de la douleur des familles, Enrique Peña Nieto s’apprête à partir en Chine et en Australie. Les affaires n’attendent pas. L’avenir commercial du Mexique est en jeu. Les parents n’acceptent pas ce voyage : « Si Peña Nieto va à l’étranger, cela démontrera une fois de plus que le président est contre le peuple » (La Jornada 8/11/14). La rupture avec le gouvernement est largement consommée. Une crise majeure, que le pays n’avait pas connue depuis plusieurs années, se construire patiemment mais sûrement dans les rues de Oaxaca et d’ailleurs.

              Pour comble de cynisme, le procureur osera même dire qu’il ne s’agit pas d’un crime d’État et « qu’Iguala ce n’est pas l’État mexicain ». Iguala, une exception ? Mais de qui se moque-t-on ? Avec de tels propos, le procureur est en train d’allumer la mèche d’une bombe qui ne demande qu’à exploser. Un air d’insurrection semble s’emparer du pays et le peuple de Mexico ne semble pas vouloir en rester là…

Prochaine journée d’action le 20 novembre. A suivre.

Un peu de musique pour poursuivre

  Juchitán, 13 Novembre 2014

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