Guerrero blues

             En voyage, il est tellement facile de rencontrer des gens. Se faire des amitiés comme on vivrait un amour d’été. Intense, rapide, pour finalement, rentrer chez soi, dans son univers rassurant où on oublierait tout. Puis, un jour, l’envie revient. Rejoindre ce Mexique qui ne nous a jamais vraiment quittés.
Une évidence, retrouver les gens de la CIPEC dans le Guerrero, avec un peu la crainte que ces trois années n’est changé quelque chose. Mais, il suffit de s’asseoir à leur table, retrouver le sourire d’Edna, la faconde de Don Robert, la douceur de Doña Clara pour qu’en seulement quelques minutes, tout redevienne comme avant. La discussion reprend son fil où on l’avait laissée ou presque. Mais à l’intonation des voix, on sent que quelque chose a changé. Pas eux, non ! Plutôt la situation dans le Guerrero. À voir, leur regard s’égarer, leurs mots buter sur un silence, on se dit qu’il y a comme une désespérance dans l’air. Poisseuse et triste. Inédite…

             Chilpancingo est plongé dans le noir. Une coupure de courant qui n’étonne plus personne ici. À la lueur des bougies, la conversation poursuit son cours. Tout en égrenant le maïs, Don Robert nous raconte leur quotidien. Il nous parle des rues vides dès 20h, d’un couvre-feu qui ne dit pas son nom, de la mort qui se banalise. Là, un chauffeur routier tué. Dans une ruelle obscure, une femme retrouvée assassinée, des bus brûlés, une fusillade devant un restaurant. Sans parler de tous ces personnes qui sortent un jour de chez eux, et qui n’y reviennent jamais. Tous ces disparus que les familles pleurent dans le secret de leur maison. Des mots brûlants comme cette flamme qui vacille dans la nuit.
Partout dans la ville, une présence policière massive. Des pick-up avec des policiers debout, armes à la main et cagoule. Pas vraiment rassurants. Et ces hélicoptères qui sillonnent le ciel, on se croirait en état de guerre. Mais à écouter Chela, la sœur de Don Robert, ils sont déjà en guerre. Une guerre silencieuse où la drogue, l’argent et le pouvoir sont brandis comme des trophées. Évidemment, les victimes sont toujours les mêmes : les pauvres, les indigènes, les femmes, ceux et celles qui se lèvent aux aurores pour aller travailler. Pendant ce temps, ceux d’en haut se partagent les bénéfices, tout en se congratulant de leurs mains ensanglantées.
Et pour continuer sa sinistre danse, le gouvernement s’est fabriqué une nouvelle loi dite de sécurité intérieure. Une loi qui habilite l’Armée, la Marine, les Forces Aériennes et toute force de sécurité publique fédérale à mener des enquêtes et réaliser des actions de surveillance de la population par « toute méthode de collecte de l’information », sans restriction et sans recours à un juge. Tout cela ouvre la voie à la répression et à d’éventuels actes de torture et d’assassinats. La normalisation d’un régime d’exception où les forces armées se substituent aux forces policières sous prétexte de maintien de l’ordre. Ce qui se faisait avant dans l’ombre va être légitimé et se faire en pleine lumière. Un vrai coup d’état « démocratique » est en train de se jouer au Mexique.
Dans le Guerrero, nous sommes déjà dans un état d’exception. Ici, il n’y a plus d’état de droit. Pour exemple, le petit village de Chilapa connu pour son marché d’artisanat. Tout le monde venait flâner et acheter à Chilapa. Aujourd’hui, la ville est déserte, tenue par deux bandes criminelles, Los Rojos y Los Ardillos, qui se livrent une guerre sanglante. Plus personne n’ose venir. Même les écoles ont fermé. Et c’est aussi le cas dans d’autres villages des alentours ; cela concerne plus de 600 écoles, près de 62 000 élèves. Pendant ce temps, les affaires fleurissent et des millions de dollars s’écoulent en toute impunité.
Dans ce climat de terreur, même les militants sociaux les plus aguerris font désormais profil bas. Ceux de la CIPEC aussi. Don Robert a le regard dans le vide quand, il nous raconte cela. C’est douloureux de le voir aussi désemparé mais au bout de cinq minutes, il fait une blague et reprend son sourire. Mais lorsque la détonation d’un feu d’artifice brise la nuit, Beto, son fils, écoute avec attention les suivants. Avec un sourire désabusé, il nous dit qu’avec le temps, il a appris à reconnaître le bruit d’une fusillade à celui des pétards. La vie continue, un peu plus pesante néanmoins….
Chela, soutien inconditionnel des parents d’Ayotzinapa, nous dit tout doucement que la dernière fois, elle a hésité à prendre un bus pour apporter un soutien financier à l’école rurale. Et lorsqu’elle a su qu’elle pouvait le remettre à une personne sur Chilpancingo, elle a été soulagée et en même temps, un peu « honteuse » de penser d’abord à sa sécurité. Sa voix tremble, comme des sanglots qu’elle voudrait refouler. Mais les faits divers lui donnent tragiquement raison. Les journaux relatent que très souvent sur la route de Tixtla, il y a des bus qui se font rançonner, des personnes qui sont séquestrées. La peur, la violence sont dans tous les détails de la vie quotidienne. Désormais, ils doivent réfléchir à leurs déplacements, rentrer avant la nuit. Son fils de 20 ans ne traîne que très rarement dans les bars. Sa jeunesse, il la vit sous contrainte. Et pour exorciser ses peurs, conjurer le sort, il écrit de la poésie, des mots trempés dans la noirceur d’un pays qui sombre dans les ténèbres.
Malgré tout, la CIPEC reste un havre de paix dans ce climat de violence. Une communauté qui sait s’octroyer des moments de répit comme ce dimanche ensoleillé où ils ont repeint les jeux de l’école. Ou lors de cette soirée à fabriquer des alebrijes (1) avec des gamins sur-excités. Mettre de la couleur. Partout. Pour oublier la noirceur de la ville, juste en bas. Et puis danser aussi et toujours. La danse des Aztèques pour expulser toutes leurs peurs et communier avec leurs ancêtres. La CIPEC continue de rêver comme avec ce projet de médecine traditionnelle et de temazcal, un bain de vapeur utilisé à l’époque pré-hispanique. Comme un retour aux sources pour se protéger de la déliquescence du monde. Et parfois, Edna prend sa guitare et entonne des chants de lutte. Parce que viscéralement, la CIPEC refuse l’impunité des puissants, cette violence injuste et cruelle qui la cerne de toute part.

Sergio Ocampo Arista, periodista en Guerrero.

             Il n’y a pas de doute, en trois ans, la situation s’est largement empirée. Sergio Ocampo Arista, journaliste del Sur et de la Jornada, ne dit pas autre chose. En plus, tous les matins, il anime une émission sur Radio Université Autonome du Guerrero.  C’est un petit bonhomme rondouillard, hirsute, à la barbe grisonnante. Il porte un t-shirt de John Lennon avec un pendentif de paix et d’amour. Un peu anachronique dans cette ville où l’on peut mourir à tous les coins de rues.
Sergio Ocampo Arista nous parle du Guerrero comme de l’état où se cultive le plus d’amapola, pavot à opium qui permet de produire l’héroïne. Un marché fructueux qui attire toutes les convoitises et corrompt tous les niveaux de l’état. Le Guerrero est aussi un lieu de circulation de la drogue dissimulé dans des bus ordinaires en direction des États-Unis (2).
Le journaliste est très critique sur la capacité de l’état mexicain à régler la question de la violence dans le Guerrero. Il le soupçonne même de se servir de la délinquance organisée pour affaiblir et terroriser le mouvement social. Parce que dans le Guerrero, il y a toujours eu une tradition de lutte. Deux guérilleros, Lucio Cabañas et Genero Vasquez, en sont les figures emblématiques. L’école normale rurale d’Ayotzinapa tout autant. Pour exemple, en 2016, il y a eu plus de 600 manifestations, près de deux par jour. La répression en est d’autant plus forte et les massacres égrainent l’histoire de l’état : Aguas Blancas ( 1995, 17 paysans assassinés), El charco à Ayutla de los libres ( 1998, 11 indigènes tués ), Iguala (2014, 3 morts et 43 disparus). Une litanie qui fait froid dans le dos et dont l’impunité fait scandaleusement affront.
L’union ne fait plus vraiment la force au Guerrero, les tensions apparaissent au grand jour. Comme l’épineuse question de la police communautaire. À l’origine, il y avait la  Coordination Régionale des Autorités Communautaires-Police Communautaire (CRAC-PC), qui s’est divisée et fractionnée en différents groupes. D’une part, une police communautaire qui serait infiltrée par les narco-trafiquants. D’autre part, une police communautaire qui se voit entravée par les basses manœuvres du gouvernement qui essaient d’acheter ses membres ou qui emprisonnent ceux qui les empêchent de s’enrichir en paix. Comme c’est le cas pour les policiers de la CRAC-PC : Samuel Ramirez (détenu depuis Octobre 2013), Gonzalo Molina (détenu depuis novembre 2013) et Arturo Campo (détenu depuis décembre 2013). La CIPEC est très impliquée dans le collectif de soutien aux prisonniers politiques de la CRAC-PC.
Pour autant, Sergio ne se risque pas à diaboliser cette police communautaire. Selon lui, la situation actuelle est très complexe et ambiguë. L’important pour lui est de visibiliser le rôle de l’état et sa collusion avec le crime organisé. Sa mission comme journaliste. Presque un sacerdoce.
En ce qui concerne, les 43 étudiants disparus d’Ayotzinapa, la mobilisation a bien baissé et souvent, les parents se retrouvent quasiment seuls à rechercher la vérité. Pour autant, ils restent combatifs. Comme ce 27 décembre 2017 où ils ont fait irruption dans un meeting d’Ángel Aguirre, ex-gouverneur de l’État du Guerrero. En 2014, face à l’ampleur de la crise, il avait dû se résigner à donner sa démission. Aujourd’hui, il ose se représenter comme candidat à la députation. Une candidature comme un crachat aux visages des parents. Ils ne pouvaient l’accepter. Ils sont venus lui faire savoir.

             D’après un rapport de Reporter Sans Frontière, le Mexique se classe à la troisième place pour le nombre de journalistes assassinés derrière la Syrie et l’Afghanistan (2). Sergio Ocampo Arista vit et travaille dans ce pays. Lorsqu’on aborde cette question, il n’élude pas la peur mais il précise qu’il est très impliqué dans le mouvement social, très connus par tous les acteurs de la zone et que cela le protège en quelque sorte. Mais pour autant, il ne peut éviter les désagréments comme ce jour de mai 2017 où avec six autres collègues, il allait effectuer un reportage dans la zone de Tierra Caliente. Sur le chemin de retour, vers Iguala, cent types armés leur ont intimidés l’ordre de descendre de la voiture, ils ont pris tout le matériel et l’argent qu’ils avaient sur eux. Ils prirent aussi leur camionnette. Pour autant, il a refusé les mesures de protection que lui a proposé perfidement le gouvernement. Entouré de gardes du corps, il pourrait être identifié comme informateur du pouvoir. Inconcevable pour un journaliste dont le métier est de dénoncer le climat de violence que subit le Guerrero tout autant que la corruption généralisée de l’État avec des bandes criminelles. Cette complicité est selon lui, une des explications de la situation dramatique de son pays. Et en ces temps électoraux, il pressent que le Mexique ne peut supporter beaucoup plus. Un peuple au bord du gouffre. Tellement près qu’il pourrait y tomber sans le vouloir. Il parle d’un climat pré-insurrectionnel qui se présente tous les cinquante ans environ (4). Comme si le pays se trouvait à un moment de l’Histoire. Le journaliste concluera par une formule terrifiante : « Au Guerrero, l’histoire s’écrit en lettre de sang ».

             Certes, le Guerrero a le blues. La violence est partout, les bandes criminelles omnipotentes, le gouvernement corrompu et cynique. Pour autant, des collectifs comme la CIPEC ou des journalistes engagés ouvrent des espaces de liberté, créer des poches de résistance et la solidarité reste une valeur sûre.
Mais le blues n’est pas qu’une musique triste et désespérée. Ici, il a le poing levé, il parle aux âmes, et réveille les consciences. Et parfois, il suffit d’une étincelle. Une simple étincelle qui mettrait le feu aux poudres. En attendant, se laisser emporter par le blues de ce peuple qui ne veut pas renoncer à son humanité. Et finir sur cette formule chère aux zapatistes « No venderse, no claudicar, no rendirse ! » (5).

Bande son du Guerrero Blues (6)

Traba. San Cristobal de las Casas, 8 janvier 2018

(1) Figurines de papier mâché, carton ou bois peints de couleurs vives et qui représentent le plus souvent des animaux surréalistes.
(2) Une des hypothèses de la disparition des 43 étudiant serait celle-là : sans le savoir, ils auraient réquisitionnés un bus chargé d’héroïne. Les narco-trafiquants aidés par l’armée aurait été dépêchés pour récupérer la précieuse cargaison.
(3) En 2017, 12 journalistes ont été assassinés. La Fédération Internationale des Journalistes déclare que depuis 2000, le bilan terrifiant s’élève à 100 journalistes assassinés, 23 autres sont portés disparus.
(4) La révolution de 1910, le soulèvement étudiant de 1968
(5) « Ne pas se vendre, ne pas abandonner, ne pas se rendre ! »
(6)

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Une réflexion sur “Guerrero blues

  1. je voudrai bien liker sur l’étoile bleue J’aime, mais ça ne fonctionne pas, donc je vous le dis « j’aime ». ‘En voyage, il est tellement facile de rencontrer des gens. Se faire des amitiés comme on vivrait un amour d’été’, c’est un peu comme nous avec Brigitte et George, d’Ithaque…je suis bien obligé de déconner après cette relation qui rend.la vie désespérante, malgré la formidable volonté de tous ces amis que vous rencontrez de mener son existence librement et en sécurité. No estan solos !

  2. SURTOUT PATXI ET VERÓNICA CONTINUEZ DE RACONTER, D’ÉCRIRE, DE PHOTOGRAPHIER POUR TÉMOIGNER DE TOUTE LA RICHESSE HUMAINE DE CES BELLES PERSONNES, DE LEURS COMBATS, DE LEUR VIE, DE TOUT CE QU’ELLES REPRÉSENTENT COMME DIGNITÉ FACE À UN POUVOIR POURRI JUSQU’À LA MOELLE. QUAND UN FRUIT POURRI TOMBE, IL SE DÉSINTÈGRE, DOMMAGE QU’IL N’EN SOIT PAS DE MÊME POUR CET ÉTAT DE MERDE.
    SIEMPRE VENCEREMOS !

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