Raconte-toi le monde. Forum pour la défense du territoire et de la terre-mère en terre zapatiste

             Au Chiapas, les semaines se suivent et ne se ressemblent pas. Après avoir fait un pas de côté par la danse et le cinéma, les zapatistes reviennent sur le terrain politique de la dénonciation du capitalisme et du patriarcat. Un an après l’installation d’un président supposément de gauche, quelles sont les forces en présence, quelles sont les poches de résistance dans le pays ? Pour répondre à ces questions et dénoncer tous ces méga-projets mortifères dont se prévaut le nouveau gouvernement, le Congrès National Indigène (CNI), le Conseil Indigène de Gouvernement (CIG) et l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) ont convoqué un « Forum pour la défense du territoire et de la terre-mère ».

             Le programme donne le tournis. Une intervention toutes les vingt minutes. Sur deux jours, les indigènes du pays ont tous rendez-vous au CIDECI, où plutôt au nouveau caracol, qui a pour nom Jacinto Canek (1). La Junta de Buen Gobierno qui y siège se nomme « Flor de nuestra palabra, luz de nuestros pueblos que refleja para todos y todas » (2). Cela représente une étape importante dans l’expansion de l’autonomie zapatiste avec la mise en place d’un caracol dans une ville coloniale qui, depuis la Conquête, représente un pouvoir oppressif sur les peuples originaires du Chiapas.
La géographie du forum couvre presque tout le territoire avec les états du Chiapas, Sonora, Baja California, Nuevo Léon, Jalisco, Michoacán, Chichuahua, Nayarit, Colima, México, Puebla, Tlaxcala, Guerrero, Oaxaca, Veracruz, Campeche, Yucatán, Quintana Roo. Les luttes du monde ont aussi leurs représentants avec les Mapuches du Chili, les défenseurs de l’eau en Équateur ou les Nasa de Colombie ainsi que les femmes kurdes du Rojava par l’entremise d’une vidéo.
La litanie des dommages à la nature est presque sans fin à savoir la contamination de la terre et des rivières, la déforestation abusive, l’extractivisme intensif et tout son florilège d’expulsions, de déplacements forcés, de problèmes de santé, de maladies dégénératives inhérents à ces projets de mort. Tout cela entraîne une menace matérielle pour ces peuples et met en péril leur mode de vie, leurs cultures, leurs traditions, leurs langues, leur cosmovision. Ces méga-projets ont pour volonté de vendre le pays au plus offrant. Des projets qui ne serviront non pas à améliorer la vie des peuples originaires mais plutôt à les soumettre au modèle capitaliste et à enrichir un peu plus, les plus riches. Pour beaucoup, il s’agit d’une véritable guerre du capital contre leur peuple, à travers des mégaprojets, comme le couloir interocéanique dans l’isthme de Tehuantepec ou le Train Maya sur la péninsule du Yucatán, Campeche, Quintana Roo et Chiapas (3).
Il y a pourtant des lois qui protègent les peuples originaires comme la Convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail, dont le Mexique est signataire, et qui requiert le consentement préalable, libre et éclairé des peuples concernés. Comme le soulignent avec force et colère les organisations présentes, les consultations promues par le gouvernement sont truquées et sont loin de répondre aux exigences de l’OIT. L’exemple le plus récent est celle du train maya qui vient de se terminer le 15 décembre de cette année qui a remporté un oui massif alors que très peu de personnes concernées ont voté. Légitimé par cette pseudo consultation, AMLO a désormais les coudées franches et les industriels se frottent les mains d’avance.
Chacun, à la tribune, vient rendre publique les menaces, les intimidations dont ils font l’objet. Ils racontent leurs morts, nomment leurs disparus. Ils dénoncent ce soi-disant état de droit qui n’hésite pas à employer la méthode forte, enlèvement, assassinat pour arriver à ses fins. Sans jamais intervenir directement mais dont le bras armé est celui des organisations criminelles, liées au narcotrafic, avec toute sa ribambelle de sicarios payé à la tâche.
Un des exemples les plus récent est l’assassinat de Samir Flores, de deux balles dans la tête, en février de cette même année. Il luttait contre Projet Intégral Morelos (PIM). Un projet qui prévoit la construction d’un gazoduc et de deux centrales thermoélectriques dans les états de Puebla, Morelos et Tlaxcala. Ce mégaprojet est porté par de nombreuses multinationales, dont Nissan et Saint-Gobain. Suite à la mort de leur compañero, le Front Populaire de Défense de la Terre et de l’Eau des états de Morelos, Puebla et Tlaxcala ( FPDTA ) a déclaré dans un communiqué « C’est un crime politique pour punir Samir de son combat pour la défense des droits humains, de l’autonomie et de l’autodétermination des citoyens ».
Un autre point important de ce forum est la présence des luttes urbaines. Le collectif de La Junta de Vecinos en Resistencia Tanque y Américas dénoncent les projets immobiliers et la gentrification dans la ville de Monterrey. À Coyoacan, au sud de Ciudad México, un collectif se bat contre la menace de la construction de « La Ville du Futur » sur le site d’une ancienne usine et la menace d’une expulsion progressive des habitants dans un processus de gentrification. Ils doivent aussi faire face à une pénurie d’eau, qui est devenue un enjeu majeur aux mains des partis politiques. À l’ouest de la capitale, deux collectifs luttent contre le projet de l’aéroport sur le territoire de Santa lucia et affirment que ce n’est, en réalité, qu’un projet « d’expropriation, de destruction et de mort » et d’une manière ferme et collective, ils déclareront « Le capitalisme n’est pas une chose naturelle et cela suffit ». En ce mois de décembre frileux, les peuples originaires disent, d’une voix puissante et unie, Ya basta ! Comme un ultime avertissement…

             Pour autant, les peuples résistent. Malgré les divisions, malgré le risque de décomposition du tissu social, malgré l’intrusion des partis politiques, les membres du CNI luttent avec rage et dignité mais aussi avec courage et témérité. Leur arme ? L’organisation collective comme réponse face à l’individualisation, à marche forcée, du monde capitaliste.
Les peuples originaires du Mexique sont bien déterminés à ne pas laisser la Terre Mère aux mains d’industriels sans scrupules. L’autonomie des peuples existent au Mexique et plusieurs exemples nous démontrent qu’une communauté unie dans un même but peut, par l’action juridique et l’action directe, bloquer des projets capitalistes. Ces deux jours de forum ne se sont pas limités à inventorier le saccage des terres, l’atteinte envers les hommes et les femmes du Mexique originaire mais aussi et surtout redonner de l’espoir à tous ceux qui luttent. Parmi les expériences significatives figurent celles de Cherán et d’Ostula, dans le Michoacán, celle de l’Ejido Tila et, bien sûr, les communautés zapatistes au Chiapas.
Au niveau international, la représentante du Conseil Régional Indigène du Cauca (CRIC) déclarera avec force « la situation des peuples d’Amérique latine est la même que celles des peuples autochtones du Mexique qui subissent l’implacable loi des transnationales. Et c’est exactement la même chose qui se passe en Colombie », dit-elle en dénonçant que 133 dirigeants indigènes ont été tués dans son pays.

             La participation des bases de soutien zapatiste a marqué ce forum. Les paroles de vingt femmes et hommes ont révélé le travail obstiné, tout au long de ces 26 années de vie publique, dans la construction de leur propre forme de gouvernement, dans leur conception de la démocratie, dans la construction de leur propre système de santé et d’éducation,  dans l’organisation du travail collectif comme moyen de financement ainsi que le travail politique accompli ces derniers temps avec les non- zapatistes.
Une de leurs grandes forces est de savoir se remettre en cause, de ne pas occulter ni les difficultés ni les erreurs qu’ils ont dû affronter durant toutes ces années. Avec beaucoup d’humilité, ils diront « Il nous a été difficile de comprendre ce qu’était l’autonomie. Au début, nous nous demandions comment fonctionner en autonomie. Nous n’avions pas de manuel pour y parvenir. Le seul manuel était les problèmes auxquels nous étions confrontés ». Lidia, originaire de La Garrucha, a complété en disant « Le capitalisme trompe en disant que la démocratie est un droit de vote. Nous, les zapatistes, nous n’utilisons pas d’argent ou de carte d’électeurs pour choisir notre gouvernement autonome, nous nous réunissons en assemblée et choisissons la meilleure option et ensuite nous l’envoyons aux communautés pour qu’elles décident ». Jorge d’Oventic, quant à lui, nous parle de la nouvelle génération zapatiste qu’ils sont en train de former « Nous mettons tout en œuvre pour préparer la nouvelle génération car nous savons que les petits-enfants ou arrière-petits-enfants des propriétaires terriens qui ont volé, violé, dépouillé nos grands-parents peuvent revenir. Le système capitalisme pense que les peuples originaires sont arriérés, mais c’est une erreur. Et pour lutter contre cette idée, il nous faut former la nouvelle génération ». Et en regardant sur scène comme dans le public, tous les jeunes zapatistes qui écoutent consciencieusement, on se dit que la relève est assurée. Pendant ces deux jours, une majorité de femmes ont pris la parole au nom de leur communauté. Sans que cela ne suscite le moindre commentaire. Au CNI, clairement, l’égalité et le droit des femmes sont des valeurs qu’ils défendent avec ardeur. Encore une fois, les zapatistes montrent la voie.

            Un forum pour se rencontrer, partager et surtout semer de la vie, de l’espoir, porté par un vent de rage digne et rebelle. Les zapatistes concluront par un message fédérateur, porteur d’espérance « Pour combattre et s’organiser, vous n’avez pas besoin d’être zapatiste, l’important est de combattre et d’affronter les mauvais gouvernements en travaillant ensemble. Le collectif, c’est le seul moyen que nous avons pour défendre nos territoires. Ensemble, organisés, le mauvais gouvernement ne peut pas nous détruire ! ». Et maintenant, c’est au tour des femmes de rentrer dans la danse !!! Direction Morelia pour la seconde rencontre internationale des femmes qui luttent.

San Cristóbal de las Casas, décembre 2019.

 

(1) Rebelle maya, du XVIII ème siècle, qui poussa son peuple à se soulever contre la servitude des colons espagnols. Le 14 décembre 1761, il est condamné à mort par démembrement puis brûlé vif ; ses cendres seront jetées au vent.

(2) Fleur de notre parole, lumière de nos peuples qui reflète pour tous

(3) https://hablanlospueblos.org/

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