Terminus, tout le monde descend!

Qu’est-ce qu’il reste après un long voyage ? Difficile à dire, à décrire, à trouver les mots justes. Peut-être des images figées dans la mémoire, des moments d’intense bonheur, de grands moments de solitude et puis toutes ces petites choses que l’on a emmagasinées malgré soi et qui ressortiront on ne sait quand, on ne sait où…
Des instantanés
Peut-être que la plus belle photo, c’est justement celle que l’on n’a pas réussi à prendre. Comme celle de cette petite fille, vue depuis un bus en Colombie. Elle se balance à une corde accrochée à un arbre puis elle bascule sa tête en arrière, la corde décrit un cercle parfait. Un magnifique petit moment de bonheur mais juste après une colonne de militaires traverse le paysage, armes de guerre à la main. Deux choses incompatibles et pourtant, elles sont là dans ces montagnes magnifiques. Comme si on était à l’origine du monde, comme si ce ciel immobile était une trace du temps passé. Et la guerre, sordide réalité, vient entacher la beauté du monde.
La fête des morts au Mexique où la mort danse avec la vie, où les autels attendent le retour de l’être aimé et où les verres d’aguardiente ne se vident jamais avant le petit matin triomphant.
La beauté silencieuse des terres du Chiapas et la force d’âme des zapatistes.
Les maisons colorées aperçues à travers une vitre où les visages s’impriment le temps d’une fuite en avant. Et n’en retenir que le bleu de la maison de Frida Kahlo pour teinter ses souvenirs en couleurs.
L’océan pacifique jetant ses vagues comme on jetterait sa rage au monde. Se perdre dans le couchant et se retrouver dans l’illumination du jour qui se lève ou bien c’est le contraire, je ne me souviens plus très bien…
Le voyage, c’est mettre ces pas au service de ses rêves. Partir sur les traces de Gabriel García Márquez. Se poser sur les murailles de Carthagène de las Indias, attendre à la gare de Macondo et regarder passer le train de ses fantasmes les plus enfouis. À Mompox, surprendre un vendeur ambulant en train de construire une caravelle dans une bouteille en verre  puis prendre un ferry sur le fleuve Magdalena et se laisser porter par l’indolence du temps qui coule.

De la musique
Sourire en écoutant cet homme qui chante, à tue-tête dans les bars, les pires chansons sentimentales, les yeux dans le vague, sans crainte du ridicule. De toute façon, sa voisine fera de même à la chanson suivante. En Colombie, au Mexique, la musique est partout, dans les bus, au coin d’une rue, dans les marchés. Omniprésente, elle vous entre de partout et dès que vous fermez les yeux, elle s’imprime en vous à jamais.
Et cette gamine dans une cantine à Oaxaca, une guitare à la main qui chante les yeux au sol avec une voix qui vous bouleverse. Et lorsqu’elle elle lève les yeux, vous ne pouvez que lui dire merci et son sourire est comme un uppercut en plein cœur.
Et ce barman qui zappe un match de foot à la télévision pour mettre une télénovela. Impossible à imaginer n’importe où ailleurs mais lorsqu’il s’agit de Diomedes Díaz , le roi du vallenato, tout est possible. Un presque Dieu, il a tout fait, il a été condamné pour meurtre, il a essayé toutes les drogues et pourtant, tout le monde lui a pardonné. Certains disaient de lui qu’il était le Mick Jagger des Caraïbes. Et à neuf heures du soir, la Colombie regarde son fils prodige, chacun assiste à la transformation de la chrysalide en papillon. Parce que le vallenato, c’est la bande-son du peuple colombien et l’accordéon le vibrato de son âme
Et ce club de salsa à Cali où une black, petit short blanc étincelant s’accroche à la piste. Une gazelle dans la jungle d’une nuit de fièvre et de rythme. La salle est pleine à craquer, la musique estampillée sur tous les corps et la piste devient le centre d’attraction, un spectacle où chacun se perd et se retrouve le temps d’un corps à corps le plus serré possible.

Des hommes et des femmes d’exception
Mais ce voyage restera surtout les belles rencontres, le hasard des amitiés de passage comme avec Nicolas de Jésus, Edna, Jessy, Beto, Don Robert, Doña Clara, Carlos, Saul, Chela, Amilcar et les autres de la Comunidad Indigena y Popular Emperador Cuauhtémoc tout près de Chilpancingo. Ils furent des guides précieux pour nous permettre de mieux comprendre l’horreur d’Ayotzinapa. Et le mezcal devint comme un lien intangible entre nos deux mondes.
La générosité de Felipe, Julian, Olivier, Damien, Amandine, Nadège, tous ces français installés de ce côté du monde et qui ont cause commune pour dénoncer l’indécence et la folie des grandeurs des méga-projets capitalistes. Et croire que tant qu’il y aura des témoins vigilants, le monde ne pourra pas tout à fait sombrer dans le chaos…
Les fou-rires partagés avec Karen dans la soi-disant ville la plus dangereuse du monde au Honduras et où finalement, on ne rencontrera que des gens remplis d’amour et d’espérance.
La complicité quasi immédiate avec les indigènes Nasa, ces moments volés à la violence de la guerre et ces discussions autour d’une marmite de soupe avec la Chilindrina, une femme qui lutte pour sa terre et qui a eu l’énorme générosité de prendre du temps pour nous. Retrouver une humanité à même le champ, dépasser la barrière de la langue pour ne parler que par gestes et par sourires, retrouver l’essentiel de la rencontre.
Et partir avec le nœud au ventre en ayant peur pour eux, parce que se soit au Mexique, au Honduras, ou en Colombie, l’avenir se vit au présent et la lutte peut-être une danse qui peut s’avérer fatale.

Les doutes et la rage
Un long voyage, c’est aussi des moments de découragement, de solitude qui vous colle au bord du gouffre. Et puis toutes ces questions existentielles qui vous reviennent comme un mauvais cauchemar. Le vertige du vide, du non-sens qui vous prend aux tripes et qui vous donne envie de reprendre le premier avion. Retrouver sa vie, ses potes, l’amitié rassurante qui vous donne une consistante de l’autre côté du charco. Comme une envie irrépressible d’arrêter le mouvement, mais il suffit de boucler son sac, de croiser un sourire au coin d’une rue, d’entendre les petits mots chantant qui finissent toutes les conversations ces « Que le vaya bien », trois petits mots qui vous raccrochent au voyage et l’envie revient comme au premier jour.
Et cette envie de hurler face à la laideur des hommes et la brutalité des armes. Pleurer avec les parents d’Ayotzinapa, cracher sa rage dans les manifs, brandir sa colère avec un peuple blessé mais qui n’abdiquera jamais.
La rage devant la bestialité de la police colombienne face à des paysans Nasa qui n’ont que des frondes et des pierres pour répondre à l’expropriation de leur terre, face à la cupidité d’un homme d’affaires au cœur aussi fermé que son coffre-fort.
Et toutes ces discussions sur le sort des femmes en Amérique latine, se sentir impuissante face à l’horreur du féminicide et regarder ces femmes du Honduras qui bataillent pour que cela n’existe plus. Et à leur contact, se remplir de paix et transformer sa rage en force. Une grande leçon de vie.

Finalement, il ne restera rien d’autre que des sensations, des émotions bien ancrées au fond du cœur, des images et de la musique qui viendront rythmer toutes ces nuits d’insomnie, tous ces jours qui seront comme un compte à rebours pour le prochain voyage. La destination, on la connaît déjà !

Entre ciel et terre, direction Marseille, 4 juillet 2015.

 

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Une réflexion sur “Terminus, tout le monde descend!

  1. Ahora Verónica te toca compartirlo todo en un libro como si tus cuentos fueran novelas. Qué fuerza van a tener tus relatos de vida, tus retratos, las vivencias de los pueblos encontrados, de la gente, hombres, mujeres, NINO(A)S. Para que no queden en el olvido, en la nada, para seguir esperando, luchando, amando, viviendo, para estar con ello(a)s. No caben las Gracias porque lo que has hecho con Patxi no tiene palabra. Cúal palabra o frase podría resumir tanta humanidad y belleza ?
    Piedad

  2. Merci Patxi y Vero.
    Merci pour les photos, merci pour les voyages.
    A distance, on n’avait pas le son mais tant d’images et de sensations !
    Merci pour le partage !
    A bientôt de ce côté-ci.
    Thierry.

  3. mille mercis à tous les deux pour ce partage, ces moments d’humanité
    et merci pour vos colères
    bel été à tous les deux et à bientôt
    Claire

  4. Merci, gracias por la emocion, la delicadez, la belleza a traves de sus palabras, de sus ojos, de sus encuentros. Vivo, amo tan como a vecez odio Mexico, una personalidad increible, capaz de lo mejor y de lo peor pero q siempre y sigue dandome lo mejor… Y Colombia tambien, q conozco menos, con tanta belleza y bondad. La vida es un viaje sin final y poder viajar por un rato a travez de ustedes fue un gran placer y lo seguirá porque me falta un buen por descubrir ! Merci del corazon et bonne route.
    Que les vaya bien porque si, vale la pena !!¡

    Ps: Reí tanto al leer lo de los organos de l armee du salut del Df !

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